Juliette Gréco réinvente Jacques Brel


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Entretien avec Juliette Gréco qui revient avec un album hommage à Jacques Brel mort 
il y a trente-cinq ans, le 9 octobre 1978. 

Vous revenez avec Gréco chante Brel, un album qui est bien plus qu’un simple disque de reprises. Comment l’avez-vous imaginé ?

Juliette Gréco. Ma seule chance dans cette affaire, c’est d’être une femme. Donc je peux me sentir légitime. Je serais un homme, je n’aurais pas fait l’affaire. Jacques, comme beaucoup d’hommes forts, était très féminin. Je m’approprie les chansons. Heureusement. Je m’attaque à Amsterdam, à Ces gens-là, au moment de les interpréter, je me dis que je suis là pour servir et que je servirai jusqu’au bout. Si on doit chanter une chanson comme l’auteur, mieux vaut l’auteur. Je suis là pour quoi ? Pour un éclairage différent, comme dans mon interprétation de Ne me quitte pas.

Il est vrai que l’on a dans l’oreille cette chanson emblématique du répertoire de Brel qu’il interprétait d’une manière déchirante. Et vous, vous proposez…

Juliette Gréco. Le contraire. C’est une prise de risque énorme. C’est assez gonflé, mais c’est ça ou rien. Ou je le fais comme j’ai envie de le faire, ou je ne le fais pas. Or, c’est les trente-cinq ans de sa mort, j’ai envie de lui téléphoner ! Je suis avec lui. Il est en moi.

Vous souvenez-vous 
de votre première rencontre ?

Juliette Gréco. C’était en 1954. Il était inconnu, chantait trois chansons au Gaumont Palace entre deux séances de cinéma. Personne ne l’écoutait, mais il fallait bien se nourrir. Il y croyait. Jacques Canetti (célèbre directeur artistique – NDLR) à qui j’avais dit que je venais de voir chanter un type incroyable m’a répondu : « C’est le Belge, Brel ! Vous voulez le rencontrer ? » Bien sûr ! J’ai le souvenir d’un grand disloqué avec un cercueil de guitare au bout du bras. Il était dans un couloir sombre, il est entré dans la lumière. Plus jamais il n’est sorti de mon regard. Il s’est mis à chanter, c’était bouleversant. Je lui ai dit : « Cette chanson-là, je la prends parce que je suis plus connue que vous. » Cela faisait quatre ou cinq ans que j’existais, ma fille dans son berceau avait à peine un mois. Et j’ai chanté Ça va le diable.

Et depuis, il y a toujours 
eu un titre de lui 
dans votre tour de chant ?

Juliette Gréco. Toujours. Il m’a écrit des chansons, ce qu’il n’a fait pour personne, comme Je suis bien. Comme Vieille qu’il avait commencé à écrire pour Bardot, mais qui n’en a pas voulu et qu’il a terminée pour moi : « C’est pour cela jeunes gens / Qu’au fond de moi s’éveille / Le désir ardent / De devenir vieille. » Ça y est, c’est fait ! (Rires.) Il a tout traité, tout ce qu’il y avait comme sujets, graves, importants : la mort, l’argent, l’amour, tout ! Quand il a eu fini, il s’est arrêté. Il a pensé : « J’ai tout dit, je vais me répéter, je m’en vais. » Cela n’a pas fait plaisir à tout le monde, mais il avait raison. C’est un acte de courage et d’honnêteté intellectuelle, unique.

Très souvent, ses thèmes 
sont empreints de noirceur…

Juliette Gréco. Je ne conseille pas, à qui que ce soit, de lire les textes de toutes ses chansons, à froid, sans musique. C’est terrible ! C’est d’une force, d’un désespoir, d’une lucidité abominable.

Quand on entend les Vieux, c’est effectivement démoralisant…

Juliette Gréco. Heureusement que je n’ai pas ces paysages-là, ces odeurs-là, ces terreurs. Je n’ai pas peur de mourir de toute façon. Je n’ai pas peur de vieillir, mais ça, je n’y peux rien, je suis vieille ! (Rires.) Ça ne me touche pas du tout. Ça ne m’affecte pas. Je pense que si certaines personnes âgées sont comme ça, c’est parce qu’elles s’ennuient. L’ennui et la vieillesse sont jumeaux. Je pense qu’on est vieux parce qu’on s’ennuie. Un pianiste qui joue jusqu’à quatre-vingt-dix ans, la lumière sur son visage est là, il est vivant. Les gens qui s’ennuient sont morts, mais ils ne le savent pas.

D’où vient votre curiosité 
pour la vie ?

Juliette Gréco. C’est dans mon tempérament. Tout m’amuse, les saisons. Le temps qu’il fait m’enchante ou me révolte. Le chant d’un oiseau m’intéresse. Je veux voir la tête qu’il a, je sors ! Je me réjouis des choses, même si en ce moment je râle comme un pou. Politiquement, je ne suis pas très contente. Je revois le visage et le corps de ma sœur quand elle est rentrée de camp de concentration. Je me revois dans les salons de l’hôtel Lutetia. Cette odeur de mort, fade, j’ai encore ça dans la bouche, ces regards perdus. Et ils font 54 % à Brignoles, ça ne va pas la tête ! Sous le fallacieux prétexte de mécontentement, il faut savoir où on va. Est-ce que quelqu’un a lu et est-ce qu’il existe une possibilité de lecture de projets du FN ? Est-ce que les gens qui votent, emplis d’une colère sainte, est-ce qu’ils savent pour qui ils votent ? Ou est-ce qu’ils ont la mémoire si courte ? La seule chose qui me fasse peur, c’est l’obscurantisme. C’est qu’on puisse manipuler des esprits. C’est que, par fatigue, par colère, par réelles difficultés, cela empêche de penser. C’est grave. L’Europe entière bascule vers l’extrême droite. Ça me fait peur parce que cela engendre toutes sortes de haines. Il y a un climat délétère. Je suis inquiète pour ceux qui arrivent. C’est terrible de ne pas avoir d’espoir.

Vous nous avez fait peur 
cet été à la suite de votre malaise durant le Festival 
de Ramatuelle…

Juliette Gréco. C’était un four à pain ! Il avait fait 40 ºC toute la semaine, le ciment de la scène était brûlant et le soir, s’est exhalée cette délicieuse chaleur en plus des lumières des projecteurs. J’ai eu une sorte de malaise. J’ai des crises de tachycardie très violentes, d’arythmie qui m’empêchent de respirer et de marcher. Il faut bien que ce cœur paie ce qu’il a à payer et qu’il passe à la caisse ! (Rires.)

 Concerts 16 et 17 mai à l’Olympia, 28 boulevard des Capucine, Paris 9e. Tél. : 0 892 68 33 68.

Brel revisité magnifiquement 

 Gréco chante Brel est l’album de la rencontre de deux géants de la chanson. Juliette se glisse dans l’univers du grand Jacques de la plus belle des manières, revisitant de façon très moderne douze classiques du chanteur belge (J’arrive, Ne me quitte pas…) mis en musique par Gérard Jouannest, son mari, compositeur originel et pianiste de Brel. Un album aux magnifiques arrangements du pianiste et chef d’orchestre Bruno Fontaine. Un écrin où Gréco redonne vie aux textes de Jacques Brel grâce à une interprétation inventive. À lire également, Juliette Gréco, de Saint-Germain-des-Prés à Saint-Tropez (Flammarion). Un livre de photos de Georges Dudognon où elle raconte ses années cinquante-soixante au travers de savoureuses anecdotes.

lireJuliette Gréco: « Le Christ est un formidable communiste »

 

 

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