Didier varrod « À France Inter, la musique est 
une part de notre identité »


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Promu directeur de la musique à France Inter voilà un an tout juste, Didier Varrod a profondément changé la couleur musicale de la station. Tout en gardant les fondamentaux de la radio publique, très difficile en la matière. Il justifie ses choix, parfois contestés. Mais qui ont le mérite d’ouvrir les oreilles des auditeurs à de nouvelles sonorités, de nouveaux horizons.

Vous êtes directeur de la musique de France Inter depuis un an. Et vous avez bousculé la play list de la station. Pourquoi était-il important de procéder à ces changements maintenant, et quelle est votre philosophie ?

Didier Varrod. France Inter, c’est une radio qui a dans son ADN la prescription, la découverte, l’exigence artistique. Une radio qui se situe plutôt du côté des auteurs-compositeurs-interprètes, avec un univers fort, un rapport au monde très structuré. Mais nous constatons aussi qu’il faut travailler au renouvellement de cette prescription. Tout en gardant les fondamentaux, ce qui avait été fait, et très bien fait, par mon prédécesseur (Bernard Chérèze – NDLR). C’est vrai que c’est super d’avoir Alain Souchon, Thiéfaine, Higelin… Ils sont là. Mais j’avais envie qu’ils laissent la place, en termes d’emblème, à une nouvelle génération de chanteurs français, bien assis dans la trentaine, voire abordant la quarantaine : Bertrand Belin, Alex Beaupain, Albin de La Simone, Bab’X, tous ces artistes qui ont trois, quatre albums derrière eux.

Est-ce qu’il n’y a pas un danger à tomber dans une espèce de « jeunisme » en bousculant ainsi les auditeurs ?

Didier Varrod. Pas avec ces artistes-là. Ils sont déjà dans une forme de maturité, avec dix ans de carrière. En revanche, il y a la volonté d’aller chercher de nouvelles esthétiques. Je n’appelle pas ça du jeunisme. C’est au contraire retrouver un appétit pour la découverte. Nous avons toute une réflexion sur le hip-hop, sur la génération 2.0 qui sort des disques en format digital et pas forcément physiques. Quand j’ai vu passer la première fois le nom de Fauve sur Internet, j’ai dit à mon équipe : on ne peut pas passer à côté de ça. C’est le Renaud de demain !

Vous dites soutenir les artistes débutants, mais on vous reproche de ne pas leur laisser beaucoup de place à l’antenne. C’était le rôle d’une émission comme Sous les étoiles exactement, qui a disparu…

Didier Varrod. Si faire du développement de jeunes artistes, c’est à 3 heures du matin, c’est un sérieux problème ! On peut me rétorquer qu’avec le podcast, on peut les écouter à d’autres moments de la journée. Certes. Mais ce qui m’intéresse, c’est quand Fauve passe à 9 h 30 du matin dans l’émission de Pascale Clarke. Ça, c’est du développement, sur un groupe qui n’a ni éditeur ni management. Je trouve la critique un peu courte concernant l’émission de Serge Levaillant : qu’on ne me dise pas qu’on supprime une émission pour diminuer la part de musique sur France Inter, elle a augmenté. L’an dernier, quand je suis arrivé, nous mettions une trentaine de disques à l’antenne par jour, nous sommes à plus de 50 aujourd’hui. Et quelle autre radio propose quatre live quotidiens en semaine ? Deux sur l’émission de Lopez, On va tous y passer (de 11 heures à 12 h 30) et les deux d’Ouvert la nuit. Partout où la musique est présente, je l’intensifie et surtout dans les programmes généralistes. Ça passe aussi par la matinale. C’est là qu’on tape, ce n’est pas à 2 heures du matin. J’ai aussi créé les Trabendo Intercession, hors les murs de Radio France, pour proposer à un public, gratuitement, quatre artistes qui jouent chacun quatre titres. Mais j’entends les critiques. Et il y a un petit déficit, quand même, sur l’antenne, en termes de chanson française. C’est pour ça que j’ai créé le prix du premier album francophone. Et je lance aussi, à partir de mi-novembre, une nouvelle émission sur la chanson française. Elle aura lieu le vendredi à minuit, à la place de Pop, etc., de Valli.

Justement, est-ce qu’il n’y a pas un danger à transformer France Inter en radio musicale ?

Didier Varrod. Cet été, on a compté cinq heures de programme musical par jour. Et avec les festivals, on est parfois arrivé jusqu’à huit. J’ai accepté ce poste à la condition d’y faire des choses. Je trouvais que la station manquait de vitalité, manquait de live, manquait de prise de risques dans nos partenariats… Ici, on est tous crevé, parce qu’on est en surrégime : une opération chasse l’autre, c’est peut-être un peu trop, j’en conviens. Mais si on n’est pas à flux tendu, rien ne se passe. Le changement de la couleur de la play list, j’ai dit : « On n’hésite pas. » J’ai la même équipe que Bernard Chérèze, qui me rétorquait : « Ça, ce n’est pas France Inter. » J’ai répondu : « Mais c’est quoi France Inter ? Est-ce qu’on peut parler à la place des auditeurs ? »

Mais alors, quelle est l’identité musicale de France Inter ?

Didier Varrod. Les bonnes chansons, sympas et jolies, il y en a plein. Moi, ce que je veux, c’est des chansons et des groupes avec des partis pris, avec des vraies propositions artistiques…

Les auditeurs réagissent comment à cette nouvelle couleur musicale ?

Didier Varrod. Ils ont été surpris, mais ils s’y font. Ce qui m’a aidé, curieusement, c’est la grève de janvier dernier. Elle nous a fait perdre beaucoup d’auditeurs, mais il y a eu un engouement pour la programmation musicale qui remplaçait les programmes. Dans Sous les étoiles, de Levaillant, qui cristallise quelques ressentiments, passaient tous ceux qui n’avaient pas droit à la play list, ou que personne d’autre ne voulait. Je n’aime pas ça. Tant qu’à faire une prescription, je veux la conduire moi-même, et c’est pour ça que j’ai créé un radio-crochet avec des auteurs-compositeurs-interprètes. C’était une réponse à ces critiques : vous voulez de la prescription, de la découverte ? Eh bien, c’est nous qui allons la créer, parce que c’est un pari intéressant.

Une mode qui consiste à chercher la Nouvelle Star de demain ?

Didier Varrod. Je suis un gros client de ces télé-crochets, comme de tout ce qui touche à la musique. Depuis dix ans, tu vas à un dîner, tu voyages, tu vas chez tes parents, tout le monde te parle de la Star Ac, puis de la Nouvelle Star. Et nous avons eu des surprises : Olivia Ruiz, Julien Doré, Camélia Jordana… Nouvelle Star, j’ai trouvé que la mécanique, pendant des années, était géniale. Comme The Voice. Enfin surtout au début. Parce que dès qu’ils sont sélectionnés, c’est juste un concours, avec des gens qui chantent de manière hallucinante. Mais qui font des disques qui nous tombent des mains. Ils n’ont pas d’univers. Mais ça occupe le terrain, l’espace.

Donc on a de belles voix, des gens qui ne sont que des interprètes…

Didier Varrod. …et qui se massacrent, au bout du compte. Au-delà de la passion que j’ai pour ce type de tremplin, intervient une raison plus politique : on fabrique depuis dix ans une génération de gens qui pensent qu’artistes et vedettes, c’est la même chose. Et donc, c’est ma mission de service public de remettre les compteurs à zéro, à travers France Inter, pour dire : « Eh, les amis, la chanson, la création, ça n’est pas ça ! »

Donc, des auteurs-compositeurs-interprètes ?

Didier Varrod. D’une part. Mais pas seulement. Nous allons devoir prendre le risque de juger des chansons que nous ne connaissons pas, il n’y a rien de plus dur. Juger quelqu’un qui vient chanter du Olivia Ruiz ou du Jeff Buckley, il n’y a rien de plus facile.

Vous avez beaucoup de candidatures ?

Didier Varrod. Nous avons 2 000 candidatures pour le moment. Nous allons choisir 54 artistes et les faire passer en audition sur trois jours, devant l’équipe des programmateurs musicaux de France Inter, quelques producteurs de musique, une dizaine d’auditeurs et quelques journalistes. Nous jugerons les artistes avec deux chansons, le plus acoustiquement parlant. Sur ces 54, nous allons en sélectionner 24. Et là, on ne rigole plus, car ceux-là, nous allons les mettre à l’antenne, alors qu’ils n’auront pas forcément l’expérience de la scène.

Ça va se matérialiser comment, à l’antenne ?

Didier Varrod. Ils vont se produire devant le public de Love me do (le samedi soir, à 20 heures – NDLR). Et les auditeurs et les internautes vont voter. Je veux transformer les auditeurs d’Inter et les internautes en plus grand jury de France. Ils ont la responsabilité de sélectionner les 12 derniers. Là, je ferai entrer un jury de professionnels, qui est en cours de constitution. Pour moi, c’est là où la mission un peu pédagogique et politique entre : ce jury va expliquer aux gens, au public et aux artistes, ce que sont un producteur de spectacles, un producteur de disques, un éditeur. Il y aura Alan Gac, qui est le patron de Cinq7, Olivier Poubelle, d’Asterios, un programmateur de salle ou de festival, deux producteurs de France Inter et un éditeur indépendant. Nous sommes une radio de service public, je ne veux m’adresser qu’à des indépendants. Pas de major ni d’éditeurs appartenant à des majors. Les 12 derniers seront jugés à 50 % par le public et à 50 % par le jury. Avec un système d’élimination qui aboutira à l’élection du gagnant, le 21 juin, jour de la Fête de la musique.

Vous ferez partie du jury ?

Didier Varrod. J’ai beaucoup aimé le Petit Conservatoire de Mireille, et j’aime beaucoup André Manoukian. Donc, je me suis dit que j’allais réaliser mon rêve : je me déguise en Manoukian !

Au final, pourquoi tant de musique 
sur une radio généraliste ?

Didier Varrod. Quand je croise à la télévision ou à la radio des experts, même en économie, et qu’ils parlent de France Inter, ils parlent de José Arthur, de Claude Villers, de Jean-Louis Foulquier, de Bernard Lenoir. À France Inter, la musique est vraiment une part de notre identité. J’ai envie, avec les souvenirs de mon enfance, et surtout de mon adolescence, où j’écoutais beaucoup la radio, de recréer ce truc-là. Je m’inspire à la fois de ce que j’écoutais quand j’étais auditeur de France Inter ado, mais aussi d’Europe 1. Laurence Bloch et Philippe Val (directrice des programmes et directeur de la station – NDLR) me disent que j’ai fait une révolution de velours, en un an. Mais je pense qu’il fallait la faire. Cela dit, j’ai pris cher. Je n’étais pas habitué à recevoir des critiques aussi virulentes. J’ai pu lire que j’avais licencié Isabelle Dhordain parce qu’elle avait un cancer. C’est d’une telle absurdité ! Le seul moyen de ne pas m’y habituer, c’est de continuer à bosser. Le 14 décembre prochain, nous allons avoir une programmation spéciale Louis Chedid, à l’occasion de ses quarante ans de carrière. En 2014, j’aimerais bien faire quelque chose autour de Nougaro, et de Blue Note qui va fêter ses soixante-dix ans, et du jazz d’aujourd’hui.

Comment France Inter va s’inscrire dans le projet de RF8 ?

Didier Varrod. RF8, ce sera grosso modo comme Deezer ou Spotify. Mais elle sera alimentée par le ventre rebondi de la discothèque de Radio France, qui compte plus d’un million de références. Notre travail y sera relayé. J’ai aussi lancé un blog, sur le site de France Inter, l’Oreille en pointe.

Vous avez aussi prévu des initiatives 
autour des cinquante ans de France Inter, 
en décembre prochain ?

Didier Varrod. Je prépare trois gros concerts, les 6, 7 et 8 décembre. À Toulouse, le 6, Zebda va nous faire un spectacle sur cinquante ans de chansons autour de l’immigration. À 
Clermont-Ferrand, le 7, Jean-Louis Murat va nous faire une création avec Delanoe Orchestra. Et à Paris, le 8, nous allons organiser un concert qui traduit les cinquante ans de la radio. J’ai choisi de former des couples, qui raconteraient à chaque fois vingt, trente ou quarante ans d’histoire de la chanson. Comme Souchon-Delerm. L’idée est que Delerm chante Allô maman bobo, et Souchon, Tes parents, et ensemble ils choisissent une reprise pour les cinquante ans. On aura aussi Julien Clerc-Alex Beaupain, Féloche-Jean-Louis Aubert, Juliette-Brigitte Fontaine, Christophe-Julien Doré…

Un amoureux de musique 

 Né le 8 septembre 1960 à Pau, journaliste, écrivain, producteur pour la radio ou la télévision, Didier Varrod a la passion de la musique. Féru de chanson francophone ou de musique électro, Varrod n’est pas l’homme d’un seul style musical. On l’apprécie pour l’éclectisme de ses goûts et sa connaissance des artistes dont il témoigne avec sensibilité et un réel humanisme. Auteur de plusieurs biographies (Jean-Jacques Goldman, Sheila, Daniel Balavoine, Barbara, Charles Trenet – coécrit avec Nicolas Preschey), de documentaires de télévision (France Gall, Renaud, Véronique Sanson, Olivia Ruiz…), il a été directeur artistique chez Polydor et Sony, programmateur des Francofolies de La Rochelle, collaborateur de l’émission Pollen de Jean-Louis Foulquier sur France Inter ou corédacteur en chef (avec Patrice Bardot) de feu le magazine de chanson Serge. Entre 2010 et 2013, il a été l’origine de la création et de la présentation d’une chronique musicale quotidienne Encore un matin, installée à 7 h 24 dans la matinale de France Inter, animée aujourd’hui par André Manoukian. Didier Varrod est directeur de la musique 
de la station, depuis septembre 2012.

Entretien réalisé par Caroline Constant et Victor Hache

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