Musique. Jean-Noël Tronc « Les industries créatives doivent devenir une priorité »


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À l’occasion de 
la première étude dressant le panorama économique des industries culturelles et créatives en France, le directeur général de la Sacem appelle à un changement de cap européen en faveur 
de la culture.

Pour la première fois, une étude dresse le panorama économique des industries culturelles et créatives 
en France. Comment 
est née l’idée de cette étude ?

Jean-Noël Tronc. D’un double constat : d’une part, le rôle important de nos secteurs pour l’emploi et la croissance, mais aussi pour le rayonnement mondial de la France, est largement méconnu ; d’autre part, le soutien politique aux mécanismes et aux principes qui, comme le droit d’auteur, permettent qu’existent des industries culturelles et des créateurs qui vivent de leur travail, s’est fortement érodé depuis dix ans, en particulier à gauche. Le « panorama » doit redonner du sens à ce grand enjeu.

Est-ce à dire qu’il y avait un besoin d’un outil analytique mettant en évidence le périmètre économique 
et les emplois générés par les activités du monde de la culture ?

Jean-Noël Tronc. Absolument. Le rapport Gallois avait identifié en 2012 nos industries comme l’un des pôles d’excellence mondiaux de la France. La culture c’est notre vie, souvent notre identité. Mais c’est aussi 1,2 million d’emplois. À force de critiquer les financements de la culture, on en oublie que loin d’être un « problème », les industries culturelles sont au contraire une solution à beaucoup des défis qui se posent à notre pays.

Ce panorama révèle une valeur économique de 75 milliards d’euros et montre que les industries culturelles se positionnent comme un formidable vecteur économique et social. Le secteur de la musique reste-t-il attractif ?

Jean-Noël Tronc. La musique est le troisième employeur du secteur culturel, avec 240 000 emplois. Il attire notamment les jeunes, quelle que soit leur formation. Ces emplois se trouvent sur tout le territoire, grâce au spectacle vivant musical. Son dynamisme est visible sur le plan de son chiffre d’affaires : la musique représente 8,6 milliards d’euros. C’est un secteur qui s’exporte et qui connaît de nombreux succès à l’étranger, dont la célèbre French Touch dans l’électro. La France compte de nombreux champions mondiaux : la première entreprise de production musicale au monde (Universal Music Group) ; la deuxième plus grande société d’auteurs au monde, avec la Sacem, et un des leaders mondiaux de l’écoute de musique en streaming (Deezer). Notre répertoire musical est le plus diffusé au monde après le répertoire anglo-américain.

De nombreux acteurs du métier craignent un recul de l’Europe quant aux choix pour la culture et sa régulation. Comment la Sacem compte-t-elle se mobiliser pour le renforcement des mécanismes de financement en faveur de la création au niveau européen ?

Jean-Noël Tronc. Vous avez raison, et notre panorama, qui va être envoyé à tous les députés européens, doit nourrir une stratégie plus globale qui vise à expliquer ce que nous sommes, à rassembler nos filières et à faire des propositions pour peser sur le débat public, avec les créateurs en avant-garde. Durant la campagne, la démarche de France Créative (1) doit conduire à porter des recommandations au niveau européen. On y parle, parfois de manière obsessionnelle et surtout éloignée de la réalité économique de l’Europe, d’un « agenda numérique ». Il serait temps que les Européens se dotent d’un « agenda créatif » ambitieux pour l’avenir de l’Europe. Nous devons avoir pour ambition un changement de cap européen en faveur des industries culturelles.
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Pensez-vous que les industries culturelles soient prêtes à mener des politiques communes comme ce fut le cas lors de la mobilisation pour l’exception culturelle ?

Jean-Noël Tronc. Oui, je le pense. Comme tout secteur économique, nous avons des différences, des divisions aussi. Mais le fait que douze grands acteurs des industries culturelles portent ensemble ce panorama montre que ce qui nous rassemble est bien plus fort que ce qui nous divise. Lorsqu’il a fallu convaincre qu’il était vital d’exclure les secteurs audiovisuels du marchandage auquel le traité de libre-échange Europe-États-Unis allait donner lieu, la musique a apporté tout son soutien au cinéma. La Sacem a rassemblé plus de 5 000 signatures d’artistes du monde entier, dont U2 et Bono, ce à quoi la présidence irlandaise de l’UE n’a pu, à l’époque, être insensible…

L’arrivée du numérique a bouleversé les modes de consommation de la musique. Quels sont les enjeux s’agissant de la gestion collective 
du travail des artistes ?

Jean-Noël Tronc. La Sacem compte 145 000 membres, dont 17 000 étrangers. Juridiquement, c’est une société privée à but non lucratif. Économiquement, c’est une coopérative. Ses membres mettent en commun le produit de leur travail qui est matérialisé par un « droit d’auteur ». Notre métier est de collecter leurs droits et de les répartir à nos membres : si votre musique n’est plus utilisée ou diffusée, vous ne touchez rien. Un auteur n’a pas de salaire ni de cachet. Il n’est pas intermittent. Le modèle est mondial puisque nous avons réparti en 2012 plus de 650 millions d’euros à plus de 180 000 créateurs et éditeurs du monde entier. La gestion collective permet aux créateurs de s’unir pour faire valoir leurs droits face aux utilisateurs de leurs œuvres. Et moi qui viens des industries de l’Internet et des télécoms, je suis frappé de voir combien ce modèle est efficace pour le XXIe siècle, avec l’hyperfragmentation des usages de la musique, surtout sur le Web : c’est un modèle qu’il faut défendre et promouvoir.
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L’étude va bientôt être présentée à Matignon et à l’Élysée. Qu’attendez-vous des pouvoirs publics ?

Jean-Noël Tronc. Un engagement fort et concret pour soutenir le développement de secteurs qui sont à la fois une chance pour la croissance et l’emploi et un levier de rayonnement mondial dans une Europe qui a laissé détruire son industrie informatique et électronique, mais aussi des télécoms : l’avenir de l’Europe numérique passe d’abord par les industries culturelles et créatives qui doivent devenir une priorité.

 

(1) Plate-forme regroupant les acteurs 
des industries culturelles à l’origine 
du panorama économique, consultable 
surwww.francecreative.fr

 Entretien réalisé par 
Victor Hache

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