Souchon-Voulzy : « L’humanité est le plus beau mot qu’on puisse employer »


souchonvoulzyAlain Souchon et Laurent Voulzy à la Fête de l’Humanité par Victor Hache. Derrière les mots et les chansons d’Alain Souchon et de Laurent Voulzy, il y a une complicité artistique de plus de quarante ans. Une amitié que les deux chanteurs vont célébrer, dimanche, pour la première fois ensemble à la Fête, où ils se produiront pour la dernière de leur tournée commune.

Alain, quel souvenir gardez-vous de votre dernier concert à la Fête de l’Humanité en 2010 ?

Alain Souchon Il faisait très beau, c’était très agréable. Le soleil était à droite et, au bout de deux heures, j’avais la joue toute rouge ! (Rires.) C’est bien que cette Fête soit traditionnellement toujours là. C’est sympa. Tout le monde y va, tous les chanteurs aiment bien faire la Fête de l’Huma. Notre métier, c’est un métier populaire, et la Fête de l’Huma, c’est comme ça. Ce n’est pas snob, c’est des idées généreuses. Bien sûr, on n’est pas communiste, mais ça ne fait rien, c’est sympa.

Laurent Voulzy Moi, je ne l’ai jamais faite. J’y suis allé dans les années 1960-1970 avec des copains, dont deux avaient des parents communistes, très militants. Des gens d’ailleurs formidables. Je ne me souviens plus très bien, mais peut-être qu’il y avait The Kinks, à l’affiche.

Dimanche, ce sera la dernière de votre tournée qui a commencé il y a un an. Qu’avez-vous appris mutuellement de cette aventure ?

Alain Souchon Ça a été une expérience très sympathique de travailler à deux comme ça sur scène. On a l’habitude de faire des chansons, de s’isoler. Laurent et moi, on est des gens très différents. On apporte chacun un truc et ça fait une chanson avec nos deux sensibilités différentes. Mais, sur scène, c’est à l’envers, on se montre et ça part. On a des rythmes différents, donc il a fallu s’adapter et ça nous a liés encore plus. Ça a été beaucoup de bonheur. Du travail aussi et une espèce de discipline de faire attention à l’autre. Sur scène, moi, je suis très vif, Laurent est plus posé, ça apporte du respect de l’un à l’autre. C’est la première fois que je me retrouve avec lui sur scène. On se découvre un peu même si ça fait quarante ans qu’on se connaît dans la vie.

Laurent Voulzy On se connaît tellement tous les deux. Depuis les années 1970, on en a passé des heures ensemble à s’éloigner pendant deux mois, pour écrire des chansons dans une maison isolée. C’est des mois de balades, de réflexion, de pitreries et d’écriture. Alain, plus ça va, plus il tend vers la sobriété. Moi, j’ai un côté avec des fantasmes parfois plus sophistiqués, étoffés dans les arrangements sur scène. On a eu de longues discussions et on a trouvé quelque chose qui nous satisfait tous les deux.

À quel moment vous êtes-vous rencontrés ?

laurent Voulzy C’était en 1973. Ce qui m’a plu chez Alain, c’était certainement tout ce qui était différent de moi. J’étais introverti, Alain, je le trouvais beaucoup moins timide, un peu fou, rebelle. Moi, j’avais un côté très retenu et, lui, il était déjà barré. Ça me fascinait. Quand on a commencé à écrire des chansons ensemble, je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. Cela a donné J’ai dix ans, la première chanson qu’on a écrite ensemble, ensuite, quand on a fait Bidon, je me suis dit : « Il a quand même une façon d’écrire les mots, un peu dingue. » Peut-être qu’il a trouvé que je lui apportais quelque chose en musique et on ne s’est plus jamais posé de questions. On a continué à se dire : « Tiens, si on continuait à écrire des chansons ensemble. »

Alain Souchon Laurent, je le respecte beaucoup. Il est extraordinaire comme créateur de musique, moi pas. On est chacun admiratif l’un de l’autre. Laurent est très pur dans sa manière de composer. Jamais il ne ferait quelque chose pour être à la mode ou plaire particulièrement. C’est son truc, un mélange d’influences qui viennent d’Amérique du Sud, d’Angleterre, du Moyen Âge, de la musique du XIVe siècle. On était dans la même maison de disques, apprentis chanteurs et on sortait des 45 tours qui ne marchaient pas. Un jour, Bob Socquet, qui était directeur artistique, nous a fait travailler ensemble et on a créé J’ai dix ans. C’est là qu’on s’est aperçu que les chansons qu’on écrivait seul n’intéressaient personne et que, quand on se mettait à deux pour faire une chanson, elle se classait dans les hit-parades ! (Rires.) Cela nous a fascinés. Après, on a fait Bidon, Y a d’la rumba dans l’air, Rockollection et ça marchait. Comme quoi, comme dirait Jean-Jacques Goldman, « ensemble, on réussit ».

Qu’est-ce qui vous a poussé à vouloir devenir chanteur ?

Alain Souchon J’en rêvais vaguement comme une fille de 12 ans rêve de devenir mannequin. Je me disais : « Qu’est-ce que je fais sur la terre ? Qu’est-ce que je vais pouvoir faire ? » Les études, je n’y arrivais pas. J’étais dans un monde intellectuel avec des parents formidables dans une maison pleine de bouquins. J’étais un élève appliqué et je n’arrivais à rien. C’était atroce ! (Rires.)

Et vous Laurent, la musique a toujours été votre première passion ?

laurent Voulzy J’avais des choses qui m’attiraient particulièrement comme l’histoire avant que je fasse de la musique vers 14-15 ans. Ensuite, j’ai découvert la musique. J’ai fait un peu de batterie, un peu d’harmonica et, en quelques mois, j’ai découvert la guitare, qui est devenue ma première occupation. À partir de 15 ans, la guitare est la chose que j’ai probablement le plus tenue dans mes mains. C’est la musique qui m’attirait le plus et qui a été le centre de ma vie.

Quels artistes vous ont marqué adolescent ?

Laurent Voulzy Tout l’univers de la guitare me plaisait. J’écoutais les Shadows, ensuite les groupes anglais qui ont commencé à chanter. Little Richard pour moi a été une révélation rock. C’est le premier disque que j’ai écouté toute la journée avec mes cousines et mes cousins chez mon oncle. Après j’ai été attiré par la musique classique, brésilienne et par la musique pop. J’étais fasciné par Baden Powell, les Beach Boys ou par les Beatles, les Who, les études de Bach…

Alain, ce sont les mots et la poésie qui ont été le déclencheur de vos rêves ?

Alain Souchon En pension, j’ai été accro aux livres de Lagarde et Michard. Mes heures d’études, je les passais devant la Nuit d’octobre d’Alfred de Musset, ses rimes, cette cadence des mots me fascinaient. Je lisais le Lac de Lamartine, Victor Hugo avec une admiration pour ces images qui surgissaient et ces rimes un peu emphatiques, dingues. Ça me fascinait, plus que Madame Bovary et les grands romanciers, Flaubert et tout ça, du XIXe. Après, j’ai découvert Apollinaire, Rimbaud, tous ces gens dont j’admirais la musique des mots. Ensuite, j’ai découvert Brassens, Guy Béart, Léo Ferré qui aimaient, comme moi, tous ces poètes qu’ils mettaient en musique. Ça me plaisait. En même temps, j’allais dans les surprises-parties pour voir les filles, écouter I can’t get no satisfaction des Rolling Stones. J’aimais bien le côté voyou de ces groupes anglais.

Que recherchez-vous à travers votre écriture ?

Alain Souchon J’essaie d’être simple, en même temps, je n’y arrive pas toujours. Je regarde le monde, je vois des gens couchés dans la rue, je fais une chanson qui s’appelle Petit tas tombé. On est tous touché par les mêmes choses. Il faut que les chansons soient compréhensibles. Il faut être populaire, ne pas vouloir être snob. On vient de Nougaro, de Gainsbourg, de Brel, de Béart, de Barbara, la chanson française, c’est quand même quelque chose. C’est magnifique, merveilleux. Regardez Stromae, Christine and The Queens, c’est formidable. Ils ont su épouser ce qui se fait de mieux à l’étranger et en faire quelque chose de français. C’est magnifique. Il y a aussi Vincent Delerm, Mathieu Boogaerts, Jeanne Cherhal, plein de gens qui continuent d’écrire en français, qui ont ce goût. C’est merveilleux.

Laurent, sauriez-vous dire ce qui fonde votre démarche musicale ?

Laurent Voulzy Je n’ai pas inventé la musique. On écoute des gens et, après, on amène sa personnalité. J’essaie de tendre vers l’absolu dans la musique. Elle a un côté mystique. Je cherche certainement quelque chose de religieux dans la musique. Il y a un sentiment qui nous dépasse, une espèce de perfection et d’émotion absolue, d’harmonie parfaite. C’est une quête.

Comment expliquez-vous que des artistes comme vous, Renaud, Michel Polnareff, Eddy Mitchell, Johnny, occupiez une place privilégiée dans le cœur des gens. Un besoin de nostalgie ?

Laurent Voulzy Je ne sais pas si c’est de la nostalgie. Quand on écrit une chanson comme Jeanne avec Alain, qui est devenue la chanson de l’année, je ne crois pas que les gens qui ont voté l’ont fait par nostalgie. Probablement que cette chanson a quelque chose d’intemporel. L’album que j’ai fait, Lys and Love, qui est un disque inspiré par le Moyen Âge, n’a rien à voir avec de la nostalgie. Bien sûr, il y a des gens qui viennent nous voir pour écouter les anciennes chansons. Là, la nostalgie joue absolument. Il y a aussi le fait qu’Alain est un auteur génial et d’exception avec des chansons intemporelles. Et peut-être que j’écris des musiques qui peuvent aussi avoir un côté intemporel.

Vous êtes très fusionnels tous les deux, en totale harmonie. Vous auriez presque pu faire une carrière de groupe finalement ?

Laurent Voulzy Je ne suis pas sûr parce qu’on est extrêmement différents dans nos rêves et nos fantasmes Alain et moi. On n’est pas pareils du tout et, en même temps, on s’apporte des choses. On a fait des chansons l’un pour l’autre pendant longtemps et, un jour, on a décidé de faire un album ensemble pour sceller et créer une troisième personne. Au départ, c’était juste l’envie d’être sur scène tous les deux. Ensuite, c’est moi qui ait dit à Alain : « Pourquoi on ne ferait pas un album ? » Le pari, c’était de parvenir à chanter quelque chose ensemble.

Alain Souchon Cela m’aurait plu au départ, après non. Il y a les ego, c’est difficile. J’aime bien les Rolling Stones, lire leur histoire, mais c’est compliqué entre eux, les Beatles aussi. C’est des métiers où l’on met en avant sa personnalité et, je ne sais pas pourquoi, mais quand ça se heurte à d’autres trucs, c’est dur à vivre. C’est un mystère, mais c’est plus difficile la scène à faire à deux, et ça, moi, ça m’a fait du bien par rapport à la gentillesse qu’il faut avoir l’un avec l’autre dans la vie en général.

Auriez-vous pu imaginer que vos carrières durent aussi longtemps ?

Laurent Voulzy On ne pense pas à cela. Je ne fais aucun plan de carrière. Je ne pouvais pas imaginer ça. D’ailleurs, je ne me rends même pas compte que ça a duré longtemps. Avec Alain, des fois, on se dit quarante ans, c’est dingue !

Alain Souchon J’ai eu de la chance. Je me dis que j’ai été comme pris en main par la vie, le destin. Je ne sais pas expliquer, mais ça me dépasse. C’est bien d’avoir ce don de faire des chansons qui séduisent les gens.

Vous avez respectivement 72 ans et 67 ans. Le temps qui passe, ça évoque quoi pour vous ?

Laurent Voulzy Jusqu’ici, je ne m’en suis pas occupé. J’ai une tendance à être carpe diem. On aimerait que le temps s’arrête. J’essaie de vivre chaque instant comme il vient. Je sais que tout est éphémère. On ne peut pour l’instant rien y faire. Peut-être que la science un jour fera en sorte que la vie pourra se prolonger, un peu, puis beaucoup. J’y crois. Pour l’instant, la vie, elle est courte. Elle paraît éternelle jusqu’à l’âge de 20 ans et, avec l’échéance, les événements s’accélèrent. Aujourd’hui, j’ai conscience du temps qui passe un peu plus qu’avant. En attendant, essayons de vivre ! (Rires.)

Alain Souchon On trouve ça injuste que le temps passe si vite. On est révolté. J’ai un goût pour la nature, la santé, la montagne… J’aime tout ça et, en même temps, je me sens affaibli par l’âge. Ça m’agace, mais c’est comme ça.

Vous avez toujours porté un regard teinté de tendresse sur le monde. Un message au public de la Fête ?

Alain Souchon Ce qui est important dans la Fête de l’Humanité, c’est le mot humanité. C’est l’un des plus beaux mots qu’on puisse employer, plus que le mot amour qui est placé dans tous les feuilletons américains à la con. Il faut prendre soin de l’humanité. Ça, c’est beau ! Il faut que ça continue. Ça fait partie de notre monde. Et tous ces gens merveilleux que j’ai tellement aimés dans mes années 1960. Ça fait partie de mon univers. J’adorais Louis Aragon : « La rose et le réséda, celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas. » J’ai fait une chanson qui s’appelle l’Oiseau malin. Le monde appartient aux gens qui n’ont rien. C’est eux qui le font. L’abbé Pierre, c’était bien. C’était un homme de lumière. Comme Théodore Monod. Ce sont des gens qui ont le mot humanité en eux.

Laurent Voulzy Moi, je n’ai pas de message à donner. Je trouve que le monde est gouverné par le mépris et l’économie. Les groupes comme Monsanto qui pourrissent la terre, ça me met en colère. Je suis révolté par plein de choses, les problèmes d’extrémisme de tous bords. On vit un monde très spécial. Il y a toujours eu des guerres à toutes les époques depuis l’Antiquité. Avec les armes de plus en plus puissantes et Internet, qui peut être un outil à la fois formidable et terrible. La catastrophe peut arriver très vite. La surpopulation du monde, la mépris d’une poignée de gens qui peuvent polluer la planète avec des produits, la surconsommation…Tout cela me dégoûte et me révolte. Je suis comme tout le monde. J’ai l’impression que le bonheur pourrait être facile à atteindre. En tout cas, ce qui serait facile à atteindre, c’est une grande partie du malheur du monde dû à la malnutrition, au pourrissement de la Terre, au manque de soins. Avec peu d’efforts et un peu de bonne volonté, on pourrait y arriver.

  • Alain Souchon et Laurent Voulzy seront sur la grande scène de la Fête de l’Humanité, dimanche 11 septembre à 17h30.

Michel Polnareff : « J’essaie d’élever ma musique au-dessus des malheurs de la terre »


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Le regard caché comme toujours derrière ses lunettes noires à la monture blanche, tignasse peroxydée, Michel Polnareff, l’un de nos plus grands mélodistes, a emmené le public dans son univers pop et mélancolique, lors de sa première, à Epernay (Marne), le 30 avril dernier.

Michel Polnareff à la Fête de l’Humanité par  Victor Hache. Samedi 10 septembre,  on ira tous au paradis avec Michel Polnareff, qui ne s’est pas produit à la Fête depuis 46 ans ! Un concert événement où l’icône pop aux célèbres lunettes blanches chantera ses plus grands succès, de Lettre à France, Goodbye Marylou, le Bal des Laze à la Poupée qui fait non, devant un public transgénérationnel.

Vous souvenez-vous de votre première Fête de l’Humanité ?

Michel Polnareff C’était en 1970. Je me souviens qu’il y avait les Pink Floyd à l’affiche. À l’époque, j’étais « la sensation » du moment, mais sans grands moyens. Eux sont arrivés avec tout un équipage et un matériel incroyable. Je me suis dit qu’un jour j’aurais ça, et aujourd’hui j’ai plus que ce qu’ils avaient. Les revanches, c’est tellement sympa. C’est une victoire. J’adore, quand quelque chose me plaît et que je ne peux pas l’avoir, arriver à l’obtenir (rires).

Quelle idée vous faites-vous du rassemblement de La Courneuve aujourd’hui ?

Michel Polnareff Je ne connais pas la Fête de l’Huma aujourd’hui, mais je me rappelle un événement très populaire, quelque chose de bien organisé, professionnel et sympathique. J’ai le souvenir d’un très bon esprit.

Vous qui êtes un perfectionniste, aimez-vous vous produire en plein air ?

Michel Polnareff Pour la qualité du spectacle et le côté puriste, je préfère être en salle. J’ai fait plusieurs festivals depuis le début de la tournée. On ne peut pas présenter le même spectacle parce qu’on a une centaine de tonnes de matériel et qu’on ne pourrait pas installer tout ça, étant donné qu’il y a d’autres artistes qui passent. Mais c’est compensé par la chaleur du public. Si on est un artiste digne de ce nom, on doit être capable d’assurer dans toutes les circonstances, et c’est vraiment ce qu’on a fait jusqu’à présent.

Vous enchaînez les dates depuis le début de votre tournée marathon, avec un concert tous les deux ou trois soirs. Comment faites-vous pour tenir le rythme ?

Michel Polnareff C’est vrai que c’est un spectacle très physique. Heureusement, il y a toute une partie au piano où je suis en position assise ! (Rires.) Mais, le reste du temps, je bouge pas mal sur scène. J’ai un orchestre fabuleux, des musiciens absolument hors normes. Je suis tellement soutenu que c’est un vrai plaisir. Il y a le côté famille aussi. Je suis content parce que mon fils Louka (5 ans), dont je veux être le héros, est là. Il me voit et me donne de la force.

Comment vivez-vous vos retrouvailles avec le public comparativement à votre précédente tournée de 2007 qui avait été déjà un très grand événement ?

Michel Polnareff Pour celle-ci, il y a dix fois plus de contacts avec le public. On dit : « Il est parti de France. » Mais je ne pars pas loin musicalement. Je suis loin géographiquement, ce n’est pas pareil. En plus, à travers les réseaux sociaux, je garde vraiment des rapports, je dirais pratiquement familiaux, avec ceux que j’appelle les « moussaillons », dont je suis l’amiral. C’est passionnant.

Vous communiquez en direct ?

Michel Polnareff Absolument. Je n’ai pas de modérateur. C’est moi qui suis derrière l’écran. Je passe pas mal de temps par jour à communiquer. J’avais fait le premier site Polnareff.com en 1996 et avant j’avais même fait 3615 Polna sur le Minitel ! (Rires.) J’adore la communication avec le public parce que, comme je sors très rarement des disques et fais rarement des tournées, on garde un contact qui est symbolique et très humain.

Comment expliquez-vous votre longévité dans le cœur des gens ?

Michel Polnareff C’est le fait que je n’ai jamais triché et que j’ai maintenu ces contacts avec les gens. J’ai besoin de mon public et mon public a besoin de moi. C’est presque une thérapie qui dépasse, et de loin, le simple musicien. Il y a un côté humain, intellectuel, fraternel que je trouve indispensable, par rapport à mes absences.

Quand vous êtes aux États-Unis, vous vous intéressez à ce qui se passe en France ?

Michel Polnareff Bien sûr ! Je suis de culture française, je ne peux pas le renier. Bizarrement, on peut parfois mieux voir les choses quand on est loin. Un des grands problèmes, c’est qu’il y a beaucoup de politiques qui vivent dans une tour d’ivoire. Ils ne sont pas sur le terrain et, du coup, ne se rendent pas compte des préoccupations, des vrais problèmes et des dangers que ça peut entraîner. Comme je me plais à dire, je suis complètement apolitique comme la plupart des politiciens actuellement ! (Rires.)

Mais vous avez certainement un avis…

Michel Polnareff En politique, je pense qu’il y a beaucoup de gens qui favorisent leur carrière personnelle par rapport à ce que le peuple veut. Les artistes, on est là pour répondre aux envies du public. Les politiciens doivent être au service des gens. Bien souvent, ils oublient les problèmes de ceux qui les ont mis à leur poste.

Charlie Hebdo , le Bataclan (1)… Quel sentiment vous inspirent les violences que nous avons vécues ces derniers temps ?

Michel Polnareff Malheureusement, c’est une chose à laquelle il fallait s’attendre. Il y a évidemment les problèmes de religion. Il faut respecter les croyances des uns et des autres. C’est très important. Je pense que les États-Unis ont fait des erreurs colossales en changeant la physionomie du Moyen-Orient. Vouloir imposer la démocratie dans des pays n’est pas très démocratique. Je suis très amoureux de ce pays qui m’a accueilli quand le mien m’a tourné le dos. Mais il y a là-bas un manque de compréhension de certaines cultures qu’il faut respecter.

Qu’avez-vous trouvé aux États-Unis où vous vivez depuis 1973 ?

Michel Polnareff Quand je suis arrivé, j’étais perdu. C’est difficile quand on se retrouve en pleine gloire, à New York, sans un rond en poche. Je me suis adapté. J’ai été aidé par des amis financièrement. Petit à petit, j’ai repris de la force avec le blues de ne pas pouvoir retourner dans mon pays, tant que le problème n’était pas réglé. C’est dur d’être escroqué par un homme d’affaires et d’être considéré comme un coupable. Ça fait beaucoup à la fois. Heureusement, j’ai pu m’acquitter de toutes les dettes que j’avais. J’en suis très fier. Si je n’étais pas parti, cela n’aurait pas été réalisable. On m’aurait tout saisi et je n’aurais pas pu me refaire. Je sais que j’ai fait ce qu’il fallait, même si aujourd’hui encore il y a des gens mal informés sur les réseaux sociaux qui me traitent d’exilé fiscal. Je peux vous dire que la Californie est loin d’être un paradis fiscal !

Est-ce que vous vous sentez un peu américain ?

Michel Polnareff Pas du tout. Je me sens pro-Américains, mais pas américain. Je suis bilingue, mais je me sens comme un Français qui vit en Amérique. Un pays qui est en désarroi actuellement avec les élections à venir qui sont un grand point d’interrogation. C’est pareil, il y a des intérêts personnels.

Êtes-vous plutôt Trump ou plutôt Hillary Clinton ?

Michel Polnareff Trump, il me fait marrer ! Mais, vous savez, c’est comme partout, on ne vote pas pour celui qu’on aime mais contre celui qu’on n’aime pas. Les États-Unis n’échappent pas à cela. Il y a le vote électoral et le vote populaire. Je ne sais pas pourquoi les Américains se lèvent le matin pour aller voter puisque leur vote ne sert absolument à rien. Ce n’est pas cela qui va déterminer ce que sera la politique du président. Du point de vue de la démocratie, c’est un peu contradictoire.

Dans votre autobiographie, Spèrme , vous écrivez : « On me dit mystérieux, énigmatique, fou » et vous ajoutez : « Je suis juste moi, tout simplement ». D’où vient cette image de personnage mystérieux ?

Michel Polnareff C’est dû aux absences. J’ai montré mon cul, c’est atypique (l’affiche Polnarévolution pour la promotion de son Olympia 1972 – NDLR). J’ai sans doute fait pas mal de trucs, des déclarations, que les autres ne faisaient pas. Je ne me rends pas compte. Je suis moi au moment où je vous parle. Aujourd’hui, j’ai réussi à concilier Michel et Polnareff. Je parle de ce côté double dans mon bouquin. Sur scène, je suis parvenu à mettre un peu de Michel dans Polnareff dans mon rapport avec le public avec qui je blague plus souvent qu’avant. On a de grands fous rires au milieu du spectacle. Je suis beaucoup plus à l’aise, sûr de moi sur scène. Je suis plus showman, pas coincé, caché derrière un piano. Je suis content d’être sur scène. J’ai vaincu le petit Michel qui rêvait d’être un compositeur dont les autres chanteraient les chansons.

On s’étonne que vous n’ayez pas aimé apprendre le piano…

Michel Polnareff Ça a été un calvaire. Je travaillais jusqu’à dix heures de piano par jour. Il y avait des poulies installées au plafond qui tiraient les doigts ! C’est effrayant. C’est formidable quand on s’échappe de tout ça et qu’on arrive à retrouver la liberté de jouer du piano.

Vous n’avez jamais été tenté par la musique classique ?

Michel Polnareff Je suis tombé dedans tout jeune. Mais quand on passe au rock, ce qui est mon cas, on perd une certaine technique propre au classique, dans les doigts. Chez moi, je joue un peu de Debussy, dont je suis fou. On n’en parle jamais alors que c’est un génie total. Il n’y a pas que Mozart ! (Rires.)

Pourquoi dites-vous que la musique a été votre « pire ennemie »  ? (2)

Michel Polnareff Ça l’est toujours. C’est quelque chose qui vous empêche de vivre normalement. Elle vous interpelle en plein milieu de la nuit. Vous êtes en train de rêver, vous entendez un truc absolument extraordinaire qu’il faut tout de suite noter. J’ai tout essayé, le dictaphone, entre autres. Il faut se lever, l’écrire et, en plus, s’inquiéter de savoir si ce n’est pas une mélodie qu’on a passée à la télé pour savoir si c’est vraiment de soi. Oui, la musique est une emmerdeuse ! (Rire.) Le plaisir, c’est quand on la partage avec le public et qu’on voit les milliers de téléphones portables allumés comme des bougies. Ça me met les larmes aux yeux. Quand on est seul dans un studio et qu’on se demande pourquoi on fait ça, à ce moment-là, on comprend.

Comment définiriez-vous la planète musicale Polnareff ?

Michel Polnareff C’est échapper au quotidien et essayer d’élever sa musique au-dessus des malheurs de la terre. Avec un mélange de mélancolie, d’humour, en essayant de rigoler un peu de soi-même.

Où en êtes-vous de votre prochain album dont on parle depuis plusieurs mois, mais qui n’est toujours pas sorti ?

Michel Polnareff Je me félicite de ne pas avoir sorti cet album avant la tournée parce qu’on me demanderait de jouer des morceaux qui vont prendre du temps pour être digérés. C’est une époque où il y a moins de matraquage qu’au moment où j’ai commencé, où on entendait vingt fois par jour la Poupée qui fait non sur toutes les stations. Il faut plus de temps maintenant avant que le public connaisse les chansons. Si j’avais introduit des morceaux nouveaux dans ce spectacle, cela aurait provoqué des ralentissements énormes. J’ai pris le parti de faire ce que j’appelle les incontournables, ce qui permet aux gens d’entendre des chansons qui leur rappellent des souvenirs personnels et d’être sans arrêt avec moi. Mais l’album est prêt, à part trois titres que je n’aime pas et que je veux refaire. Je suis très satisfait des chansons, dont l’Homme en rouge qui a eu un démarrage timide en tournée et commence à avoir du succès. C’est la seule chanson de l’album à venir que je chante sur scène, il y aura sept chansons, et trois morceaux instrumentaux symphoniques. J’ai eu le même problème avec le Bal des Laze qui au début a été un flop, puisque le grand succès de ce disque était Y a qu’un cheveu (sur la tête à Mathieu), et est devenu l’une des chansons les plus célèbres en France.

Vous avez contribué à introduire la pop en France. Avez-vous l’impression d’avoir fait bouger des lignes dans le paysage musical ?

Michel Polnareff Définitivement, oui. Je pense avoir clôturé le cycle du yéyé pour passer à une musique franco-anglaise puisque, mon premier disque, je l’ai enregistré avec Jimmy Page qui n’était plus chez les Yardbirds et n’était pas encore avec Led Zeppelin. C’est vrai que je recherchais le son anglais, mais en français. Aujourd’hui, c’est définitivement rock, pop, ça va dans la fusion. Vous verrez, j’ai deux musiciens qui sont de véritables guitar heroes. C’est phénoménal.

(1) Les attentats de Nice et de Saint-Étienne-du-Rouvray n’avaient pas encore eu lieu au moment de l’entretien.
(2) L’Humanité, 2 mars 2007.