Michel Polnareff : « J’essaie d’élever ma musique au-dessus des malheurs de la terre »


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Le regard caché comme toujours derrière ses lunettes noires à la monture blanche, tignasse peroxydée, Michel Polnareff, l’un de nos plus grands mélodistes, a emmené le public dans son univers pop et mélancolique, lors de sa première, à Epernay (Marne), le 30 avril dernier.

Michel Polnareff à la Fête de l’Humanité par  Victor Hache. Samedi 10 septembre,  on ira tous au paradis avec Michel Polnareff, qui ne s’est pas produit à la Fête depuis 46 ans ! Un concert événement où l’icône pop aux célèbres lunettes blanches chantera ses plus grands succès, de Lettre à France, Goodbye Marylou, le Bal des Laze à la Poupée qui fait non, devant un public transgénérationnel.

Vous souvenez-vous de votre première Fête de l’Humanité ?

Michel Polnareff C’était en 1970. Je me souviens qu’il y avait les Pink Floyd à l’affiche. À l’époque, j’étais « la sensation » du moment, mais sans grands moyens. Eux sont arrivés avec tout un équipage et un matériel incroyable. Je me suis dit qu’un jour j’aurais ça, et aujourd’hui j’ai plus que ce qu’ils avaient. Les revanches, c’est tellement sympa. C’est une victoire. J’adore, quand quelque chose me plaît et que je ne peux pas l’avoir, arriver à l’obtenir (rires).

Quelle idée vous faites-vous du rassemblement de La Courneuve aujourd’hui ?

Michel Polnareff Je ne connais pas la Fête de l’Huma aujourd’hui, mais je me rappelle un événement très populaire, quelque chose de bien organisé, professionnel et sympathique. J’ai le souvenir d’un très bon esprit.

Vous qui êtes un perfectionniste, aimez-vous vous produire en plein air ?

Michel Polnareff Pour la qualité du spectacle et le côté puriste, je préfère être en salle. J’ai fait plusieurs festivals depuis le début de la tournée. On ne peut pas présenter le même spectacle parce qu’on a une centaine de tonnes de matériel et qu’on ne pourrait pas installer tout ça, étant donné qu’il y a d’autres artistes qui passent. Mais c’est compensé par la chaleur du public. Si on est un artiste digne de ce nom, on doit être capable d’assurer dans toutes les circonstances, et c’est vraiment ce qu’on a fait jusqu’à présent.

Vous enchaînez les dates depuis le début de votre tournée marathon, avec un concert tous les deux ou trois soirs. Comment faites-vous pour tenir le rythme ?

Michel Polnareff C’est vrai que c’est un spectacle très physique. Heureusement, il y a toute une partie au piano où je suis en position assise ! (Rires.) Mais, le reste du temps, je bouge pas mal sur scène. J’ai un orchestre fabuleux, des musiciens absolument hors normes. Je suis tellement soutenu que c’est un vrai plaisir. Il y a le côté famille aussi. Je suis content parce que mon fils Louka (5 ans), dont je veux être le héros, est là. Il me voit et me donne de la force.

Comment vivez-vous vos retrouvailles avec le public comparativement à votre précédente tournée de 2007 qui avait été déjà un très grand événement ?

Michel Polnareff Pour celle-ci, il y a dix fois plus de contacts avec le public. On dit : « Il est parti de France. » Mais je ne pars pas loin musicalement. Je suis loin géographiquement, ce n’est pas pareil. En plus, à travers les réseaux sociaux, je garde vraiment des rapports, je dirais pratiquement familiaux, avec ceux que j’appelle les « moussaillons », dont je suis l’amiral. C’est passionnant.

Vous communiquez en direct ?

Michel Polnareff Absolument. Je n’ai pas de modérateur. C’est moi qui suis derrière l’écran. Je passe pas mal de temps par jour à communiquer. J’avais fait le premier site Polnareff.com en 1996 et avant j’avais même fait 3615 Polna sur le Minitel ! (Rires.) J’adore la communication avec le public parce que, comme je sors très rarement des disques et fais rarement des tournées, on garde un contact qui est symbolique et très humain.

Comment expliquez-vous votre longévité dans le cœur des gens ?

Michel Polnareff C’est le fait que je n’ai jamais triché et que j’ai maintenu ces contacts avec les gens. J’ai besoin de mon public et mon public a besoin de moi. C’est presque une thérapie qui dépasse, et de loin, le simple musicien. Il y a un côté humain, intellectuel, fraternel que je trouve indispensable, par rapport à mes absences.

Quand vous êtes aux États-Unis, vous vous intéressez à ce qui se passe en France ?

Michel Polnareff Bien sûr ! Je suis de culture française, je ne peux pas le renier. Bizarrement, on peut parfois mieux voir les choses quand on est loin. Un des grands problèmes, c’est qu’il y a beaucoup de politiques qui vivent dans une tour d’ivoire. Ils ne sont pas sur le terrain et, du coup, ne se rendent pas compte des préoccupations, des vrais problèmes et des dangers que ça peut entraîner. Comme je me plais à dire, je suis complètement apolitique comme la plupart des politiciens actuellement ! (Rires.)

Mais vous avez certainement un avis…

Michel Polnareff En politique, je pense qu’il y a beaucoup de gens qui favorisent leur carrière personnelle par rapport à ce que le peuple veut. Les artistes, on est là pour répondre aux envies du public. Les politiciens doivent être au service des gens. Bien souvent, ils oublient les problèmes de ceux qui les ont mis à leur poste.

Charlie Hebdo , le Bataclan (1)… Quel sentiment vous inspirent les violences que nous avons vécues ces derniers temps ?

Michel Polnareff Malheureusement, c’est une chose à laquelle il fallait s’attendre. Il y a évidemment les problèmes de religion. Il faut respecter les croyances des uns et des autres. C’est très important. Je pense que les États-Unis ont fait des erreurs colossales en changeant la physionomie du Moyen-Orient. Vouloir imposer la démocratie dans des pays n’est pas très démocratique. Je suis très amoureux de ce pays qui m’a accueilli quand le mien m’a tourné le dos. Mais il y a là-bas un manque de compréhension de certaines cultures qu’il faut respecter.

Qu’avez-vous trouvé aux États-Unis où vous vivez depuis 1973 ?

Michel Polnareff Quand je suis arrivé, j’étais perdu. C’est difficile quand on se retrouve en pleine gloire, à New York, sans un rond en poche. Je me suis adapté. J’ai été aidé par des amis financièrement. Petit à petit, j’ai repris de la force avec le blues de ne pas pouvoir retourner dans mon pays, tant que le problème n’était pas réglé. C’est dur d’être escroqué par un homme d’affaires et d’être considéré comme un coupable. Ça fait beaucoup à la fois. Heureusement, j’ai pu m’acquitter de toutes les dettes que j’avais. J’en suis très fier. Si je n’étais pas parti, cela n’aurait pas été réalisable. On m’aurait tout saisi et je n’aurais pas pu me refaire. Je sais que j’ai fait ce qu’il fallait, même si aujourd’hui encore il y a des gens mal informés sur les réseaux sociaux qui me traitent d’exilé fiscal. Je peux vous dire que la Californie est loin d’être un paradis fiscal !

Est-ce que vous vous sentez un peu américain ?

Michel Polnareff Pas du tout. Je me sens pro-Américains, mais pas américain. Je suis bilingue, mais je me sens comme un Français qui vit en Amérique. Un pays qui est en désarroi actuellement avec les élections à venir qui sont un grand point d’interrogation. C’est pareil, il y a des intérêts personnels.

Êtes-vous plutôt Trump ou plutôt Hillary Clinton ?

Michel Polnareff Trump, il me fait marrer ! Mais, vous savez, c’est comme partout, on ne vote pas pour celui qu’on aime mais contre celui qu’on n’aime pas. Les États-Unis n’échappent pas à cela. Il y a le vote électoral et le vote populaire. Je ne sais pas pourquoi les Américains se lèvent le matin pour aller voter puisque leur vote ne sert absolument à rien. Ce n’est pas cela qui va déterminer ce que sera la politique du président. Du point de vue de la démocratie, c’est un peu contradictoire.

Dans votre autobiographie, Spèrme , vous écrivez : « On me dit mystérieux, énigmatique, fou » et vous ajoutez : « Je suis juste moi, tout simplement ». D’où vient cette image de personnage mystérieux ?

Michel Polnareff C’est dû aux absences. J’ai montré mon cul, c’est atypique (l’affiche Polnarévolution pour la promotion de son Olympia 1972 – NDLR). J’ai sans doute fait pas mal de trucs, des déclarations, que les autres ne faisaient pas. Je ne me rends pas compte. Je suis moi au moment où je vous parle. Aujourd’hui, j’ai réussi à concilier Michel et Polnareff. Je parle de ce côté double dans mon bouquin. Sur scène, je suis parvenu à mettre un peu de Michel dans Polnareff dans mon rapport avec le public avec qui je blague plus souvent qu’avant. On a de grands fous rires au milieu du spectacle. Je suis beaucoup plus à l’aise, sûr de moi sur scène. Je suis plus showman, pas coincé, caché derrière un piano. Je suis content d’être sur scène. J’ai vaincu le petit Michel qui rêvait d’être un compositeur dont les autres chanteraient les chansons.

On s’étonne que vous n’ayez pas aimé apprendre le piano…

Michel Polnareff Ça a été un calvaire. Je travaillais jusqu’à dix heures de piano par jour. Il y avait des poulies installées au plafond qui tiraient les doigts ! C’est effrayant. C’est formidable quand on s’échappe de tout ça et qu’on arrive à retrouver la liberté de jouer du piano.

Vous n’avez jamais été tenté par la musique classique ?

Michel Polnareff Je suis tombé dedans tout jeune. Mais quand on passe au rock, ce qui est mon cas, on perd une certaine technique propre au classique, dans les doigts. Chez moi, je joue un peu de Debussy, dont je suis fou. On n’en parle jamais alors que c’est un génie total. Il n’y a pas que Mozart ! (Rires.)

Pourquoi dites-vous que la musique a été votre « pire ennemie »  ? (2)

Michel Polnareff Ça l’est toujours. C’est quelque chose qui vous empêche de vivre normalement. Elle vous interpelle en plein milieu de la nuit. Vous êtes en train de rêver, vous entendez un truc absolument extraordinaire qu’il faut tout de suite noter. J’ai tout essayé, le dictaphone, entre autres. Il faut se lever, l’écrire et, en plus, s’inquiéter de savoir si ce n’est pas une mélodie qu’on a passée à la télé pour savoir si c’est vraiment de soi. Oui, la musique est une emmerdeuse ! (Rire.) Le plaisir, c’est quand on la partage avec le public et qu’on voit les milliers de téléphones portables allumés comme des bougies. Ça me met les larmes aux yeux. Quand on est seul dans un studio et qu’on se demande pourquoi on fait ça, à ce moment-là, on comprend.

Comment définiriez-vous la planète musicale Polnareff ?

Michel Polnareff C’est échapper au quotidien et essayer d’élever sa musique au-dessus des malheurs de la terre. Avec un mélange de mélancolie, d’humour, en essayant de rigoler un peu de soi-même.

Où en êtes-vous de votre prochain album dont on parle depuis plusieurs mois, mais qui n’est toujours pas sorti ?

Michel Polnareff Je me félicite de ne pas avoir sorti cet album avant la tournée parce qu’on me demanderait de jouer des morceaux qui vont prendre du temps pour être digérés. C’est une époque où il y a moins de matraquage qu’au moment où j’ai commencé, où on entendait vingt fois par jour la Poupée qui fait non sur toutes les stations. Il faut plus de temps maintenant avant que le public connaisse les chansons. Si j’avais introduit des morceaux nouveaux dans ce spectacle, cela aurait provoqué des ralentissements énormes. J’ai pris le parti de faire ce que j’appelle les incontournables, ce qui permet aux gens d’entendre des chansons qui leur rappellent des souvenirs personnels et d’être sans arrêt avec moi. Mais l’album est prêt, à part trois titres que je n’aime pas et que je veux refaire. Je suis très satisfait des chansons, dont l’Homme en rouge qui a eu un démarrage timide en tournée et commence à avoir du succès. C’est la seule chanson de l’album à venir que je chante sur scène, il y aura sept chansons, et trois morceaux instrumentaux symphoniques. J’ai eu le même problème avec le Bal des Laze qui au début a été un flop, puisque le grand succès de ce disque était Y a qu’un cheveu (sur la tête à Mathieu), et est devenu l’une des chansons les plus célèbres en France.

Vous avez contribué à introduire la pop en France. Avez-vous l’impression d’avoir fait bouger des lignes dans le paysage musical ?

Michel Polnareff Définitivement, oui. Je pense avoir clôturé le cycle du yéyé pour passer à une musique franco-anglaise puisque, mon premier disque, je l’ai enregistré avec Jimmy Page qui n’était plus chez les Yardbirds et n’était pas encore avec Led Zeppelin. C’est vrai que je recherchais le son anglais, mais en français. Aujourd’hui, c’est définitivement rock, pop, ça va dans la fusion. Vous verrez, j’ai deux musiciens qui sont de véritables guitar heroes. C’est phénoménal.

(1) Les attentats de Nice et de Saint-Étienne-du-Rouvray n’avaient pas encore eu lieu au moment de l’entretien.
(2) L’Humanité, 2 mars 2007.