Entretien. Bernard Lavilliers : «J’ai toujours écrit sur l’exil »


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Bernard Lavilliers 5 Minutes au Paradis par Victor Hache. Éternel voyageur et exilé dans l’âme, le chanteur baroudeur revient avec 5 Minutes au paradis. Un album de journaliste-poète qui témoigne des maux du monde, porté par le titre Croisières méditerranéennes, sur le drame des réfugiés, et l’Espoir, beau duo avec Jeanne Cherhal. L’artiste fait son retour à l’Olympia en novembre.

 

 

Vous évoquez beaucoup Paris dans votre album. Vous, le Stéphanois, est-ce qu’il vous arrive de vous sentir parisien ?

Bernard Lavilliers: J’aime Paris. Je ne sais pas ce que c’est qu’être parisien parce que, au fond, on est tous d’ailleurs. Avant, il y avait les Parigots qui étaient de Belleville et de Ménilmontant. Plus personne ne revendique cette histoire. J’ai l’impression que l’idée d’être parisien a disparu ou alors c’est quelque chose d’assez péjoratif pour un Marseillais, par exemple. La dernière fois que je suis revenu de voyage, après douze heures de vol, j’ai pris le taxi qui est passé par les quais tôt le matin. Et c’est vrai que ça a toujours ce charme. J’y vois toujours François Villon, Paul Verlaine. Paris est une ville de poètes du monde entier, de peintres, de musiciens…

Vous avez tenu à ouvrir par la Gloire, un poème écrit par Pierre Seghers. Qu’est-ce qui vous séduit dans ce texte ?

Bernard Lavilliers: J’étais en train d’écrire Vendredi 13, sur les événements, le Bataclan. La Gloire est un poème qui a été écrit pendant la guerre d’Algérie sur des mecs – c’est un parachutiste dont Seghers parle – qui sont aussi des fous de Dieu, de la nation, de la violence, de la France, de Tamanrasset à Dunkerque. Il y a une dinguerie d’être nationaliste à ce point. Par rapport au côté sanguinaire qu’il y a eu, je trouvais qu’il y avait quelque chose comme ça. Il écrit ça en 1954, ça devait être assez mal vu ce genre de texte à l’époque, où on disait qu’on faisait une opération de police dans l’Algérie française. J’ai trouvé que ce poème pouvait être transposé là maintenant. Les guerres économiques, à un moment, ça devient des guerres physiques. Il n’y a plus d’inhibition. C’est ce qu’il raconte, au fond.

Un texte qui vient avant Croisières méditerranéennes. Quel sens donnez-vous à cette chanson ?

Bernard Lavilliers: Au départ, j’avais écrit un texte plus long. Une nouvelle où je compare la croisière Costa en Méditerranée, qui croise fatalement des Zodiac plus ou moins rapiécés. Ce sont des bateaux d’une hauteur incroyable d’où on ne risque pas de voir les réfugiés en dessous qui rejoignent les côtes et essaient de sauver leur peau. Il y a deux mondes qui vivent en parallèle sur la même mer et qui ne se voient pas. J’ai fait une mélodie extrêmement douce pour éviter le tragique. Quand on écrit sur ces thèmes, on peut vite être dans le pathos ou en faire des kilos et devenir ridicule. J’ai toujours écrit sur l’exil. Dans ma tête je suis un voyageur, donc un exilé. Je ne suis pas forcément parti pour fuir quelque chose. Même dans Question de peau, je parle d’un Africain qui débarque seul et qui rase les murs pour ne pas se faire attraper par la police. Maintenant, ce sont des troupeaux d’exilés qui peuvent être des réfugiés climatiques ou qui fuient la faim, la guerre, les barbus ou les dictateurs de toute sorte.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Vendredi 13 ?

Bernard Lavilliers Il fallait que j’écrive sur le Bataclan. C’est du témoignage, ce que je ressens profondément. J’essaie de traduire ce qu’ont ressenti pas mal de gens, sauf que j’enlève la peur. Je décris ce que c’est : « Ces pantins noirs au captagon (amphétamines – NDLR) vident leur néant sous les néons. » Il ne faut pas oublier cette histoire où il y a eu 130 morts. Je parle de cela, de l’idéologie de ces barbus qui sont très près du gibet de Montfaucon, de l’Inquisition, des assassins de la Commune. Je compare ces crises effroyables d’assassinats. Ils ont une théorie fasciste. Ils ne supportent pas la démocratie, c’est clair. Il y a quelque chose de nazi derrière tout cela. C’est ce que je ressens. Et puis, ça doit attirer les mecs un peu trop jeunes, dérangés dans leur tête. Je vois très bien tout cela.

Quelle lecture faites-vous du titre 5 Minutes au paradis  ?

Bernard Lavilliers: C’est un marchand d’armes, moitié mercenaire, qui est là-bas sur les frontières. Ce ne sont pas des gentils, les mecs que je décris. Je chante : « 5 minutes au paradis avant que le diable n’apprenne ta mort ». Comme s’il y avait une erreur d’aiguillage. C’est presque un polar cette chanson. Dedans il y a les Blackwater, une société militaire, une armée privée. Je les ai rencontrés en Afrique du Sud. 50 000 hommes, des mercenaires. Ils sont forcément par-ci, par-là, parce que tout le monde ne veut pas voir les GI revenir les pieds devant. Je le dis d’ailleurs, « pour Daech, ça dépendra des ogives de Blackwater ». Est-ce qu’ils vont utiliser les bombes qui n’ont que 5 à 10 kilomètres de rayon ou pas ? Pour ne pas tuer tout le monde, du moins c’est ce qu’ils croient, ils ont « miniaturisé » les effets.

Récemment vous chantiez la Loi du marché en duo avec Cyril Mokaiesh. Et là, vous revenez sur la crise et ses ravages à travers la chanson Charleroi…

Bernard Lavilliers: C’est n’importe quelle ville qui part en friche, qui perd de la population, du travail, où s’impose la loi du plus fort. Dans le clip que j’ai tourné, on voit une maison de mineurs calabrais à 500 mètres de la mine qui est devenue un musée. Le père de mon bassiste a vécu là. La Méditerranée est là. Il y a toujours plein d’Italiens dans ce quartier, des gens du Maghreb. Des pauvres. On est sur les effets de la crise avec quelqu’un qui veut rester, comme s’il pouvait sauver la ville tout seul. Et il y un milliardaire qui a racheté une partie du centre-ville. D’accord, il a fait mettre un coup de peinture, mais le chômage est toujours là. Le type qui veut rester, il sait très bien que l’autre lui ment, et pendant ce temps-là, puisqu’il n’y a plus rien, plus de loi, les trafiquants d’armes et de came peuvent s’installer.

Il y a aussi Bon pour la casse, une chanson qui traite du licenciement…

Bernard Lavilliers: C’est la version des Mains d’or pour cadre supérieur. C’est une véritable histoire. Il est numéro 1 dans une entreprise et se retrouve à la rue en une demi-heure, viré sans savoir pourquoi. Tout ce que je raconte, il me l’a dit, même si je l’ai écrit autrement. Il finit en bas d’une tour de la Défense avec ses cartons et les vigiles qui lui disent de ne plus entrer même s’il a oublié un truc. Ils ne le connaissent plus. Peut-être que certains se croyaient à l’abri comme lui, non. Dans le dégraissage, c’est un changement de stratégie. On met un cadre plus neuf, qu’on paiera moins.

Que pensez-vous du paysage politique depuis l’élection d’Emmanuel Macron ?

Bernard Lavilliers: Il paraît sûr de lui jusqu’au moment où ça va se dégrader. La France n’est pas une entreprise. Il y a des êtres humains. La robotisation, les nouvelles technologies, on en est parfaitement conscient. On ne va pas maintenir des emplois qui n’existent plus. Je sais bien qu’on ne vendra plus de CD la prochaine fois, mais je ne vais pas m’obstiner à croire que le vinyle va le remplacer ! Macron a une fâcheuse tendance à prendre les gens pour des cons. C’est sa grande jeunesse peut-être qui fait ça. Là où Michel Onfray a raison, c’est qu’on a eu le choix entre l’extrême droite et lui. Alors ? Voilà l’histoire. Ce que je pense de sa grande entreprise de nettoyage, de transparence, c’est qu’il n’y aura jamais autant de corruption. Parce que ce ne sont pas des gens de métier et que les personnes issues de la société civile gagnaient plus d’argent auparavant. À la limite, il pourrait démontrer que le capitalisme moderne, c’est la solution, qu’il est plus humain. Moi, je ne le pense pas. Ce que Macron a réussi à faire, c’est détruire à peu près le Front national. En fait, on assiste à un grand écart entre un vieux monde avec de vieilles obsessions comme les nationalistes et un monde de geeks, comme mon petit-fils, qui bosse dans une espèce de ruche de cerveaux, sans connexion avec le réel. Le problème est qu’il n’y a pas de production tangible, c’est pour ça que je me moque de Mittal dans la chanson Fer et défaire.

Heureusement, à la fin, il y a une note d’optimisme avec l’Espoir, que vous interprétez en duo avec Jeanne Cherhal…

Bernard Lavilliers: Que j’ai voulue en conclusion de mon album un peu raide, noir. Ce n’est pas un disque romantique, c’est plutôt un album de journaliste. Ça parle beaucoup de choses qui se passent. Il fallait une voix comme celle de Jeanne, que j’aime beaucoup. C’est un peu Le soleil se lève aussi, malgré tout ce qu’on a vécu ces derniers temps, et ce n’est pas fini, cette menace.

 

5 Minutes au paradis, un album fort et émouvant

Son nouvel album traduit la conscience du chanteur, magnifique passeur de poésie qui continue de croire en un monde meilleur.

Bernard Lavilliers, qui va fêter ses 71 ans en octobre, ne vieillit pas, animé par la musique, sa passion depuis plus de cinquante ans, et son envie de toujours boxer le système : « Ça me plaît d’être en colère indéfiniment », s’amuse-t-il. Ses chansons continuent d’accompagner le mouvement du monde, nourries de l’actualité, même quand elle est sombre comme aujourd’hui. Dans son nouvel album, 5 Minutes au paradis, il s’en remet d’abord à la poésie avec la Gloire, poème de Pierre Seghers écrit durant la guerre d’Algérie. Il célèbre Paris et ses poètes (Paris la Grise, Montparnasse-Buenos Aires…), évoque les attentats (Vendredi 13), la crise et la désindustrialisation avec Fer et défaire (« Mittal le serpent minéral ») ou Charleroi, qui rappelle le titre Saint-Étienne, écrit en 1975. Un album « raide, noir », dit-il, celui d’un journaliste-poète qui trempe sa plume dans la réalité de l’époque. À l’image de Bon pour la casse, sur le chômage, ou de Croisières méditerranéennes, qui témoigne de la tragédie des réfugiés mourant en mer. Un disque qui traduit la conscience du chanteur, magnifique passeur de poésie, qui continue malgré tout de croire en un monde meilleur avec l’Espoir, superbe duo avec Jeanne Cherhal, qui conclut un album fort et émouvant réalisé avec la complicité de Romain Humeau, Fred Pallem, Feu Chatterton ! Benjamin Biolay et Florent Marchet. V. H.

 Album 5 Minutes au paradis, chez Barclay. Le chanteur sera en tournée à partir du 3 novembre et à l’Olympia du 24 novembre au 3 décembre.
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Cyril Mokaiesh : « Cette société va droit vers son chaos »


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Cyril Mokaiesh : « Je crois aux hommes, qu’on a un temps de passage sur Terre et qu’on a des choses à y faire.»

Cyril Mokaiesh sort l’album Clôture par Victor Hache. L’interprète de Communiste revient avec Clôture. Un album fort et émouvant, mêlant romantisme, manifeste et regard politique où il parle de l’austérité de l’époque, de l’Europe, du FN ou des attentats, porté par un salvateur vent de révolte contre l’ordre du monde qu’il rêve de réinventer.

Un manifeste, un besoin de parler de l’époque, de ses rêves brisés et de ses violences sociales… Comment doit-on entendre Clôture  ?

Cyril Mokaiesh Il y a peut-être dans ce mot le sentiment d’enfermement de la vie dans laquelle on évolue. Ce sont les chants d’un partisan, un manifeste de quelqu’un qui doute, se pose des questions. Quelqu’un qui n’est pas toujours à l’aise avec son temps, son époque, un peu méfiant, sceptique du mot progrès, médias, politique, du mot amour parfois. Quelqu’un qui a ses raisons et ses blessures, qui n’a pas peur de les jeter en musique, en chansons avec comme fil conducteur une espèce de tendresse. Ce n’est pas exactement comme ça qu’on voyait les choses, donc, qu’est-ce qu’on fait ? Il y a une phrase de Jaurès que j’aime : « Il faut qu’il y ait conscience avant qu’il y ait révolution. » Être un chanteur conscient aujourd’hui, ça me paraît pas très loin de ce qu’évoquent mes textes.

« Parler de son époque est presque un devoir, dites-vous, surtout quand il y a autant de blessures, de tensions, de larmes. » D’où vient ce désir d’engagement de votre part ?

Cyril Mokaiesh J’aurais tendance à dire que j’essaie de faire du beau avec le réel. Je parle de tout en agençant les mots de manière à ce que cela puisse être musical en mettant un point de vue et suffisamment d’ouverture pour que ça reste parfois un point d’interrogation, parfois une colère. Il y a des gens qui trouvent leur exaltation à travers un dieu. Moi, je pense que tout est ici. Je crois aux hommes, qu’on a un temps de passage sur Terre et qu’on a des choses à y faire.

D’un point de vue artistique, ce ne doit pas être évident d’écrire sur des thèmes comme l’austérité, l’Europe, le FN, les attentats…

Cyril Mokaiesh Pour le coup sur cet album, ça a été assez naturel. Je lis les journaux, je regarde les gens autour de moi. Aujourd’hui, il y a un état de fait qui est la crise, l’austérité, l’Europe, l’information, ce qu’on voit à la télé qui nous révolte et parfois nous fait perdre espoir. Ne serait-ce que d’en parler avec des gens ou de ressentir dans sa propre vie le manque de perspective ou la peur de disparaître dans toute cette marée descendante, cela fait prendre la parole, la guitare, la plume pour essayer de dire, en trois minutes, quelque chose qui a un peu de résonance. Le problème est que ce n’est pas tellement à la mode aujourd’hui, la chanson.

Vous trouvez que la chanson a du mal à exister dans les médias ?

Cyril Mokaiesh Oui, vraiment. C’est difficile d’avoir accès à la radio, à la télé. Il faut aller chercher l’information pour savoir ce qui se fait dans l’héritage de la chanson à texte. Heureusement, il y a quelques médias qui jouent le jeu, qui ont des coups de cœur. Je pense à France Inter, Fip, l’Humanité et peut-être d’autres journaux qui s’intéressent épisodiquement à un projet qui leur va. Mais, globalement, c’est dur en ce moment d’embrasser la chanson, de la défendre, de pouvoir en vivre. Chanter tout seul, à deux, adapter les formules… j’y suis prêt. J’ai envie que mon album puisse rencontrer les gens. Maintenant, monter une tournée autour d’un silence, d’une absence dans les circuits, c’est très difficile et ce n’est pas évident de faire bouger les gens.

Quelle lecture faites-vous de la Loi du marché, une chanson forte sur l’Europe (en duo avec Bernard Lavilliers), à laquelle vous reprochez « d’avoir fait le baisemain à l’austérité son Altesse »  ?
Cyril Mokaiesh: C’est plus un constat, une colère des vœux pieux de Robert Schuman dont on entend le discours dans la chanson, d’une Europe d’ouverture, de partage, de redistribution, de rêve. On voit aujourd’hui où nous mène le capitalisme. La chanson parle de ceux qui exercent le pouvoir sur ceux qui n’en ont pas. Je dis toujours, il faut arrêter de vouloir donner le pouvoir à ceux qui le veulent. Quand on veut le pouvoir, on se met forcément du côté de ceux à qui on va devoir rendre des comptes, ne serait-ce que pour financer ses campagnes, arriver là où on veut arriver. Et finalement, on ne peut pas tenir ses promesses même quand elles sont aussi claires que « mon ennemi principal, c’est la finance ». On se rend bien compte de l’incapacité, de l’impuissance du politique face à une société établie qui s’appelle le capitalisme. Cela fait vieux altermondialiste de dire ça, mais, en réalité, ce n’est pas autre chose. Pendant ce temps, il y a ceux qui se font délocaliser, qui n’ont plus de boulot, qui sont dans le film la Loi du marché de Stéphane Brizé, qui a fait véritablement un zoom sur ces pauvres gens. C’est se rendre compte réellement dans quel sens marche la vie qui tourne autour de 5 % de personnes qui détiennent 98 % des richesses. Les autres n’ont qu’à bien se tenir, fermer leur gueule. Quand on voit ce qui s’est passé à Air France et le mec qui a arraché la chemise du DRH, on a l’impression qu’il y a une coalition qui se met en place pour montrer de quel côté est la violence, à savoir du côté de celui qui arrache la chemise. Permettez-nous d’en douter ! La violence, elle est du côté de ceux qui font déjà du chiffre d’affaires et se permettent de mettre 5 000 ou 10 000 personnes sur la paille pour se privatiser et faire aussi bien que le concurrent. C’est tout ce système-là qu’il faut arriver à démonter point par point et se dire de notre vivant qu’il y a peut-être une issue possible. En tout cas, je l’espère puisque celle-là ne convient pas.
Dans Je fais comme si, vous semblez regretter qu’il n’y ait plus ni folies ni grands soirs et vous ajoutez « sur la rose évanouie tombe la pluie ». Comme si vous étiez peut-être déçu par la gauche ?
Cyril Mokaiesh : Je suis déçu par la gauche du gouvernement. J’aime bien rappeler que les primaires de gauche vont bientôt commencer, mais ce sera exactement pareil. Il faudra mettre 2 euros et adhérer aux valeurs de la droite ! (rires). Mais pour dire vrai, c’est une chanson d’amour. Ce qui est marrant, c’est que je ne peux m’empêcher de parler politique avec engagement dans l’amour et parfois dans des thèmes plus sociaux. Tout se mélange. Quand on porte de l’espoir, qu’on donne sa voix à quelqu’un, c’est comme s’engager en amour et quand tout d’un coup, l’avenir se réduit, la trahison arrive, les belles promesses décrépissent et on en tire les conséquences.
 
En 2011, dans un article pour l’Humanité vous écriviez « vivre, c’est repousser l’heure de la déception ». C’est une vision profondément pessimiste !
Cyril Mokaiesh: C’est vrai que je ne suis pas optimiste. Il y a ce mot de René Char : « La lucidité, c’est la blessure la plus proche du soleil. » Je crois qu’on en a encore pour un bon moment à être spectateurs de cette société du spectacle dont parlait Guy Debord, qui va droit vers son chaos. Dans les derniers instants d’une civilisation ou d’une société qui n’a décidément pas envie de se remettre en question, il y a toujours des beaux moments. C’est après ces moments-là que je cours. On peut imaginer un bateau qui coule et un quatuor à cordes qui continue à jouer pour des amoureux, des rêveurs, des utopistes ou des révolutions. C’est une belle image.

Gérard Pont : «Les Francofolies rassemblent plus que jamais les gens autour de la chanson»


Francos1Les Francofolies fêtent leur 30ème anniversaire. Le festival a-t-il fondamentalement changé depuis sa création en 1985?

Gérard Pont : Je trouve que les Francofolies n’ont pas tellement changé en fait. Elles sont toujours entre les tours de La Rochelle, à Saint-Jean d’Acre et plus que jamais elles rassemblent les gens autour de la chanson. On va faire une année probablement historique en matière de fréquentation. Les têtes d’affiche s’appellent Higelin, Sheller, Lavilliers, et on a aussi Stromae, Casseurs Flowters, Shaka Ponk et beaucoup d’autres. Jean-Louis Foulquier aimait dire que «les ghettos c’est une affaire de spécialistes». On reste autour des mêmes valeurs d’un festival de qualité, rock n’roll, familial.

Est-ce évident de se renouveler après 30 ans d’existence?

Gérard Pont : Il y a d’abord la chanson qui se renouvelle. On a 42 jeunes talents qui vont faire leurs premières Francos cette année. Mais on respecte aussi le patrimoine, l’histoire. Je suis ravi d’avoir des gens aussi différents que Nilda Fernandez, Jean-Louis Murat, Charlélie Couture ou Michel Jonasz. Le festival, c’est ce mélange-là. On s’est beaucoup renouvelé dans l’accueil du public. Parce que quand Foulquier a commencé dans les années 1985/86, il y avait peu de festivals en France, la concurrence était moins dure et le public moins exigeant. On essaie d’avoir un son de qualité, de belles lumières, des créations originales. On s’est battu pour des tarifs SNCF, des prix de places accessibles à tous. La soirée d’ouverture est à 5 euros, il y aura plus de 30 artistes ! Je voulais ainsi qu’à l’occasion des 30 ans des Francos, on remercie la fidélité renouvelée du public. Un festival n’est rien sans son public.

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Vous avez imaginé un spectacle d’ouverture «La nuit des copains ». Comment va se dérouler cette soirée anniversaire des Francofolies et hommage à Jean-Louis Foulquier?

Gérard Pont : C’est une soirée anniversaire qu’on a voulu baptiser «Les copains d’abord» parce que ça reflète bien l’esprit de Foulquier qui était entouré d’une bande de potes. C’était un artiste. Il avait avec ces derniers une relation de copain, de famille. Quand on regarde les archives, on s’aperçoit qu’Higelin pouvait venir trois ou quatre années de suite, il a même joué deux fois consécutives à Saint-Jean d’Acre ! Je trouvais que c’était bien d’avoir non seulement sa famille musicale, Véronique Sanson, Thiéfaine, Higelin, Lavilliers, Souchon, Voulzy, tous ces artistes qu’il a accompagnés, portés et aussi la jeune génération qui voulait être là, même si ils l’ont moins connu. Je pense à Zaz, Julien Doré, Christophe Willem et à la génération intermédiaire, Yannick Noah, Jean-Louis Aubert, Miossec etc… La soirée va débuter par un concert de Bernard Lavilliers. Ensuite il y aura un concert de Jacques Higelin qui a invité des artistes comme Camille, Miossec, Kent et d’autres. Vers 22 heures quand la lumière du jour sera tombée, aura lieu un grand concert de 2h30 où 30 artistes chanteront 30 chansons liées à l’histoire des 30 ans des Francofolies. Il y aura aussi quelques duos, trios, chorales et la soirée sera présentée par Omar Sy. Pendant les changements, on projettera les grands moments d’archives des trente dernières années des Francos.

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Quels sont les autres moments forts ?

Gérard Pont : La création de Julien Doré qui va reprendre l’album d’Etienne Daho «La Notte, la Notte». Dick Annegarn va fêter ses 40 ans de carrière. C’est vraiment un artiste hors du commun et pour moi, c’est d’autant plus touchant que c’est le premier concert que j’ai jamais organisé de ma vie en 1977 ! Il va y avoir Miossec qui fêtera ses vingt ans de carrière. Pour moi c’est aussi touchant parce qu’il est de Brest (comme Gérard Pont NDLR !), qu’il a travaillé à Morgane (Société de productions audiovisuelles dirigée par Gérard Pont). La reformation des Innocents, le concert de William Sheller, ça va être également des moments forts.

Qu’est-ce qu’il ne faudra pas manquer côté «découvertes» ?

Gérard Pont : Il y en a plein comme Jabberwocky, Natalia Doco, Klô Pelgag, Christine and the Queens…



Après dix ans à la tête du festival, quel est votre plus beau souvenir ?

Gérard Pont : La première année, ça été une grande émotion. Ça me paraissait énorme de succéder à Foulquier. Je me souviens avoir pleuré comme une madeleine quand le festival était terminé et que ça avait été un succès. Artistiquement, le concert d’Alain Bashung (2008) restera pour moi un des moments les plus chargés en émotion. Saint-Jean d’Acre était une cathédrale ce soir-là, avec une densité dans l’air absolument incroyable.

Francofolies de la Rochelle, du 10 au 14 juillet. http://www.francofolies.fr/

(1) Concert « Les copains d’abord », à partir de 18 heures, 10 juillet scène Saint-Jean d’Acre

Une nouvelle histoire pour les Francofolies

Après dix ans à la tête des Francofolies Gérard Pont va se retirer se retirer des ses fonctions de directeur artistique du festival «Je vais prendre de la hauteur !» : «Je reste capitaine, mais je ne serai plus à la manœuvre» nous explique ce Breton originaire de Brest. Il restera président du festival et devrait annoncer la nomination de son successeur à la direction artistique lors de la conférence bilan du festival : «Je pense que c’est bien de faire cette dernière édition-là dans le plus de sérénité».

C’est une nouvelle histoire qui va commencer pour les Francofolies fondées en 1985 par Jean-Louis Foulquier, dont il a pris la succession en 2004 : «J’avais la figure tutélaire au-dessus de moi, je ne pouvais pas faire mieux que Foulquier!» sourit Gérard dont l’action, au début, a souvent été comparée à celle du créateur des Francos. Ravi d’avoir «continué l’œuvre de Foulquier», Pont est heureux d’avoir avec l’équipe actuelle des Francos, soutenu et repéré des artistes comme Christine and The Queens, Rover, François and the Atlas Montains, L, Zaz, Merlot, Lisa Portelli : «Depuis dix ans, tous les artistes qui sont passés au Chantier des Francos, vivent de leur travail, sont devenus des professionnels. Je suis heureux qu’on les ait aidés à prendre leur envol et à lancer leur carrière». V.H

Tryo, haut les chœurs aux Nuits de Champagne


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Le groupe emmené par Christophe Mali 
est l’invité d’honneur du festival de Troyes où ses chansons seront reprises par 1 500 choristes.

Pour la première fois dans l’histoire des Nuits de Champagne, l’invité d’honneur est un groupe. Comment vivez-vous cela ?

Christophe Mali. Notre premier contact avec les Nuits de Champagne s’est fait grâce à Bernard Lavilliers, qui nous avait invités quand il était parrain du festival. Lorsqu’on nous a proposé d’y participer en tant qu’invité d’honneur il y a plus d’un an, on a été touché. Quand on regarde les différents parrains depuis la création du festival, ce sont tous des artistes confirmés : Alain Souchon, Maxime Le Forestier, Jean-Louis Aubert, Charles Aznavour, Laurent Voulzy. On prend ça très à cœur, on est hyperfier.

 Votre répertoire va être repris par 700 collégiens du Chœur de l’Aube et 850 choristes du Grand Choral. Ça va être un grand moment !

Christophe Mali. C’est vraiment magnifique. On ouvre le festival avec l’Aube à l’unisson avec tous ces jeunes avec lesquels on va interpréter quelques morceaux. Pour le Grand Choral, le principe est que l’invité devient le spectateur de son propre répertoire. On va écouter sans connaître à l’avance les morceaux qui seront repris, ce que les choristes vont chanter de Tryo et les arrangements qui vont être faits. Ça va être une surprise pour nous. Laurent Voulzy, qu’on a rencontré récemment, nous disait qu’il avait eu deux grandes émotions dans sa vie, la naissance de ses enfants et la reprise de son répertoire au Grand Choral. Cela donne une idée de l’ambiance qu’il va y avoir. Ça va être énormément d’émotion. Dans Tryo, il n’y a pas de chanteur lead, on est trois chanteurs, les harmonies vocales sont très importantes dans le groupe.
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Je pense que ça se prête à la reprise par une chorale. Ce ne sont que des passionnés de chant qui viennent de toute la France. Des gens qui ont un autre métier, qui prennent sur leur temps de vacances. Ils reçoivent les morceaux chez eux qu’ils travaillent avant de se retrouver. Ils viennent pendant une semaine, répéter au Grand Choral, tous âges confondus, de toutes catégories sociales et se retrouvent sur une scène à participer avec un artiste et un orchestre. Le principe est hypergénéreux, très ouvert. Ça nous plaît et ça nous ressemble, en plus.

Autre originalité du festival, l’invité d’honneur a carte blanche pour la programmation. Quels sont 
les artistes que vous avez voulu inviter ?

Christophe Mali. On a fait venir des gens qui ont une histoire, pour la plupart, avec Tryo. Je pense à Jacques Higelin, qui nous a énormément inspirés, à des artistes comme Féfé, Alpha Blondy, Ayo, M, aux Ogres de Barback, Loïc Lantoine. Il y a aussi beaucoup de découvertes, des artistes qui ont fait des premières parties de Tryo, tels Cabadzi, Le Pied de la Pompe ou DJ Catman. On est très fiers de faire découvrir ces artistes. Pour nous, c’est un honneur de participer aux Nuits de Champagne, qui correspondront à la fin de la tournée de Tryo. On voulait finir en point d’orgue !

Entretien: Victor Hache 

Jusqu’au 26 octobre,Troyes. Rens : http://www.nuitsdechampagne.com/