Francofolies. Miossec : «Arrivé à 50 ans, on commence à compter…»


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Par Victor Hache. Miossec vient de se produire aux Francofolies de La Rochelle. Voici son interview que je n’avais pas encore eu le temps de mettre en ligne. Bonne lecture!

C’est un grand moment que s’apprête à vivre La Rochelle samedi 12 juillet avec le concert de Miossec au Théâtre de la Coursive. Un spectacle qui promet d’être très émouvant où le chanteur brestois fêtera ses 20 ans de carrière et où il interprètera son magnifique dernier album aux ambiances intimistes «Ici-bas, Ici même», marqué par le temps qui passe.

Diriez-vous qu’il y a une résonnance spirituelle dans le titre de votre album «Ici-bas, ici même» ?

Miossec : C’est plutôt la négation de la spiritualité. «Ici-bas ici même », c’est la terre, l’être humain, l’évolution du genre. Je suis dénué de toute croyance, athée comme ce n’est pas permis ! (rires). C’est inconcevable, pour moi, l’idée de religion. La prétention de l’homme à pouvoir croire qu’il y a un paradis, un purgatoire ou un enfer m’a toujours étonné. En Bretagne, on a des calvaires et des croix dans les campagnes. J’ai été à l’école catholique parce qu’elle était à côté de la maison. C’est vrai que c’est fort chez nous. Et que l’on soi croyant ou non croyant, on ne peut pas y échapper.

Vous revenez avec un disque aux ambiances plus douces, moins rock…

Miossec: J’avais envie de faire quelque chose de cool, que l’on puisse entendre à domicile. Je me suis rendu compte que je faisais deux boulots différents. Faire des concerts où il y a l’énergie, le bordel parce que j’adore quand ça décolle et quand ça part. Et faire des disques. Mettre de l’énergie dedans, ce n’est pas évident.

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Diriez-vous que vous vous êtes assagi?

Miossec. Non, ce ne serait pas drôle ! (rires). Au début, il avait une violence par rapport au fait que l’on devienne un truc de commercialisation. J’ai fait beaucoup pour saborder. Ce n’est pas plaisant d’être un chanteur populaire. Etre là que pour plaire et séduire, c’est horrible. C’est faire sa pute. Mon but premier but, c’était de faire de la musique. Je me suis mis à chanter parce que j’avais un huit pistes et que je n’osais demander à personne. C’est du boulot d’arriver à être cohérent et surtout à savoir s’exprimer. Là, j’avais plus de temps pour faire ce disque. Tout a été enregistré chez moi. J’avais vraiment envie d’avoir les deux pieds sur terre et de maîtriser le processus parce que je ne suis pas le roi du studio !

L’album s’ouvre par une chanson très sensible, une réflexion sur la vie qui passe et qu’ »on n’a peut-être pas vécue comme on aurait dû ». Le constat d’un homme qui vient de fêter ses cinquante ans ?

Miossec : C’est le «peut-être» qui est essentiel. On ne sait toujours pas si on est en train de réussir ou de gâcher sa vie à l’instant où nous parlons. Arrivé à cinquante ans, on commence à compter. Le temps imparti n’est plus infini. C’est fabuleux d’avoir cette conscience du temps. Ça va très vite. J’ai toujours ce rapport au temps.

Dans « On vient à peine de commencer », vous chantez « la vie ce n’est pas fini/On peut encore se retourner/se raccrocher à la poésie ». Est-ce à dire que la réalité ne vous fait pas rêver comparativement à la poésie ?

Miossec : Souvent, la réalité se transforme en cauchemar. J’ai longtemps hésité à mettre le mot «poésie», parce que c’est lourd de conséquence. La capacité de chaque être humain à secréter sa propre poésie, dès lors on ne connait plus l’ennui et surtout l’envie de posséder des choses matérielles. C’est une certaine sensibilité, une sorte d’auto-défense.

La nature est-elle synonyme de poésie pour vous ?

Miossec : Là où j’habite, j’ai l’océan. Les gens qui vivent sur les rivages sont nombreux à être scotchés par la mer. C’est une poésie sans fin, la poésie ultime. Je me suis rendu compte au cours de mes voyages, que j’ai toujours suivi les rivages, les îles. A l’inverse, la montagne pour moi, c’est de l’ordre de l’incompréhensible. Je n’arrive pas à y trouver de poésie.

Vous vivez dans le Finistère. C’est important de vivre à un bout du monde ?

Miossec : C’est un bon point de vue. Je suis comme beaucoup de brestois, très fier de vivre ici. Etre au bout ça provoque ça. A Brest, les ouvriers de l’arsenal avaient cette fierté, cette aristocratie ouvrière. J’ai connu ce monde-là qui n’existe plus aujourd’hui. Ma grand-mère était couturière. Elle était très bien habillée, presque du Chanel ! Mon Père était plongeur sous-marin chez les pompiers de Brest. Plongeur sous-marin, on sort quand il y a des creux et des tempêtes. Dans la mer d’Iroise, il faut le faire, c’est un truc de fou ! (rires).

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On a l’impression que quand on est né à Brest, on est marqué à jamais…

Miossec : Il n’y en a pas un qui en réchappe. Ce n’est pas une ville insignifiante. Elle a une histoire pas possible. Et le nombre de brestois qu’on trouve partout dans le monde, c’est génial. Dans mon quartier, il n’y a que des gens qui viennent de Tahiti, de Nouvelle-Calédonie. On a un rapport aux Dom-Tom fascinant. On profite du système français pour s’exporter. J’ai habité à la Réunion, on était un gros paquet de Brestois, là-bas !

Vous parlez presque exclusivement du Finistère Nord comme si il y avait une espèce d’ailleurs où vous vous sentiriez presque étranger ?

Miossec : Le Finistère Nord en soit, c’est un département hallucinant. Il y a une richesse dingue. Ne serait-ce qu’au niveau du tempérament, c’est impressionnant entre la côte nord, la presqu’île de Crozon, le pays bigouden, les Brestois, les Quimpérois, les îliens, Ouessant…. Sur une surface aussi petite, les différences de caractères ou de traits, c’est fabuleux.

Pourquoi revendiquez-vous votre identité de chanteur locale ?

Miossec : Dès l’album Boire, J’avais vu le danger que c’était d’être un coq de village. Ce n’est juste pas possible. Le fait d’avoir pu revenir ici, je comprends mieux ce qu’est le fait d’être chanteur local. Avoir des amis qui ont une profession différente, un copain boulanger, fromager ou maire. Chacun a sa fonction et moi je m’intègre là-dedans, comme une des pièces du morceau. Quand il y a un coup de mains à donner sur Brest, j’ai ma fonction. Cela permet d’avoir une existence qui s’intègre dans la communauté.

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Dans vos chansons vous évoquez souvent la mort. C’est une idée qui vous hante ?

Miossec : Les enterrements au bout d’un moment, ça marque. Il y a plein de cancers, entre cinquante et soixante ans, c’est terrible. Un peu comme les années Sida, j’ai l’impression qu’il y a une sorte de faucheuse qui se met en marche. Et il n’y a pas que ceux qui ont trop bu ou qui ont trop fumé qui meurent. Parler des morts, c’est participer au travail de deuil.

Quelle lecture faite-vous de la chanson «Ce qui nous atteint » dans laquelle vous dites «l’histoire bégaie» ?

Miossec : Pour moi, ça transpire l’extrême-droite, tout au fond de la chanson. C’est bien planqué. Il y a de grandes questions à se poser sur ce pays. Il y a quelque chose dans l’air de terrifiant. On n’arrive pas à contrer ça par des mots ou par une logique. C’est un sentiment diffus. Il n’y a pas d’explication logique. C’est du domaine de la peur. C’est un processus inéluctable en Europe. Tout ce qui était de la science-fiction il y a dix ans-quinze ans, aujourd’hui on y va gaiement. Surtout, il y a cet effondrement total de la gauche, on n’a rien dans les mains. C’est terrible.

Déçu par la gauche au pouvoir?

Miossec : Ce n’est pas déçu, c’est absolument catastrophé. On a l’impression d’être blindé déjà, d’avoir subi tellement de désillusions depuis tant d’années. Là, ça arrive à un point de non-retour. L’affaire Cahusac, cela été gigantesque. Parmi les gens que je fréquente, ça n’est vraiment pas passé.

Une chanson, ça peut aider vivre, soigner l’espace d’un instant?

Miossec : Si ça peut faire résonnance chez quelqu’un d’autre, c’est formidable. C’est comme de la correspondance avec des gens qu’on ne connaîtrait pas à travers des mots qui peuvent toucher. C’est un travail de curé. On trouve des mots pour le prêche du dimanche matin ! (rires). Ecouter les chansons des autres me fait un effet foudroyant. Il y a un amour acharné de la musique. C’est une parenthèse chez l’être humain. C’est fabuleux.

Vous fêtez vos vingt de carrière. Auriez-vous pu imaginer que cela durerait autant ?

Miossec : A la stupéfaction générale ! (rires). Cela me surprend bien sûr. Je suis toujours le plus critique à l’égard de mon boulot. C’est chouette qu’on m’ait permis de survivre. Un parcours, c’est plein d’accidents. Il y a eu des choses malheureuses dans ces vingt ans de boulot. La musique, c’est une matière dangereuse quand on essaie de se remuer un peu le ventre. Surtout, il n’y a rien de plus pathétique que quelqu’un qui n’a plus de succès. La société se venge, style « il fait moins le malin le chanteur !». C’est violent le prix qu’on doit payer pour grimper sur l’estrade et avoir la prétention d’être chanteur. C’est fabuleux parce qu’on ne sait jamais si on tient le coup ou si on est une anomalie. Ce n’est pas rationnel. Pourquoi un chanteur plait alors qu’il ne sait pas bien chanter ? Il y a encore plein de truc à faire. J’ai hâte de voir la suite, hâte de batailler.

La scène, ça représente quoi pour vous?

Miossec : Un concert c’est violent et ça fait un bien incroyable. J’aime cette radicalité entre l’endroit où je vis où c’est contemplatif et la scène. Vivre les deux est un grand privilège. Avoir le luxe de pouvoir vider son sac sur scène, on se sent quand même allégés après un concert. Quand il s’est bien passé. Drôle d’espèce, les chanteurs !

Entretien réalisé par Victor Hache

Concert le 12 juillet, Théâtre de la Coursive, à partir de 19 heures.

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Gérard Pont : «Les Francofolies rassemblent plus que jamais les gens autour de la chanson»


Francos1Les Francofolies fêtent leur 30ème anniversaire. Le festival a-t-il fondamentalement changé depuis sa création en 1985?

Gérard Pont : Je trouve que les Francofolies n’ont pas tellement changé en fait. Elles sont toujours entre les tours de La Rochelle, à Saint-Jean d’Acre et plus que jamais elles rassemblent les gens autour de la chanson. On va faire une année probablement historique en matière de fréquentation. Les têtes d’affiche s’appellent Higelin, Sheller, Lavilliers, et on a aussi Stromae, Casseurs Flowters, Shaka Ponk et beaucoup d’autres. Jean-Louis Foulquier aimait dire que «les ghettos c’est une affaire de spécialistes». On reste autour des mêmes valeurs d’un festival de qualité, rock n’roll, familial.

Est-ce évident de se renouveler après 30 ans d’existence?

Gérard Pont : Il y a d’abord la chanson qui se renouvelle. On a 42 jeunes talents qui vont faire leurs premières Francos cette année. Mais on respecte aussi le patrimoine, l’histoire. Je suis ravi d’avoir des gens aussi différents que Nilda Fernandez, Jean-Louis Murat, Charlélie Couture ou Michel Jonasz. Le festival, c’est ce mélange-là. On s’est beaucoup renouvelé dans l’accueil du public. Parce que quand Foulquier a commencé dans les années 1985/86, il y avait peu de festivals en France, la concurrence était moins dure et le public moins exigeant. On essaie d’avoir un son de qualité, de belles lumières, des créations originales. On s’est battu pour des tarifs SNCF, des prix de places accessibles à tous. La soirée d’ouverture est à 5 euros, il y aura plus de 30 artistes ! Je voulais ainsi qu’à l’occasion des 30 ans des Francos, on remercie la fidélité renouvelée du public. Un festival n’est rien sans son public.

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Vous avez imaginé un spectacle d’ouverture «La nuit des copains ». Comment va se dérouler cette soirée anniversaire des Francofolies et hommage à Jean-Louis Foulquier?

Gérard Pont : C’est une soirée anniversaire qu’on a voulu baptiser «Les copains d’abord» parce que ça reflète bien l’esprit de Foulquier qui était entouré d’une bande de potes. C’était un artiste. Il avait avec ces derniers une relation de copain, de famille. Quand on regarde les archives, on s’aperçoit qu’Higelin pouvait venir trois ou quatre années de suite, il a même joué deux fois consécutives à Saint-Jean d’Acre ! Je trouvais que c’était bien d’avoir non seulement sa famille musicale, Véronique Sanson, Thiéfaine, Higelin, Lavilliers, Souchon, Voulzy, tous ces artistes qu’il a accompagnés, portés et aussi la jeune génération qui voulait être là, même si ils l’ont moins connu. Je pense à Zaz, Julien Doré, Christophe Willem et à la génération intermédiaire, Yannick Noah, Jean-Louis Aubert, Miossec etc… La soirée va débuter par un concert de Bernard Lavilliers. Ensuite il y aura un concert de Jacques Higelin qui a invité des artistes comme Camille, Miossec, Kent et d’autres. Vers 22 heures quand la lumière du jour sera tombée, aura lieu un grand concert de 2h30 où 30 artistes chanteront 30 chansons liées à l’histoire des 30 ans des Francofolies. Il y aura aussi quelques duos, trios, chorales et la soirée sera présentée par Omar Sy. Pendant les changements, on projettera les grands moments d’archives des trente dernières années des Francos.

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Quels sont les autres moments forts ?

Gérard Pont : La création de Julien Doré qui va reprendre l’album d’Etienne Daho «La Notte, la Notte». Dick Annegarn va fêter ses 40 ans de carrière. C’est vraiment un artiste hors du commun et pour moi, c’est d’autant plus touchant que c’est le premier concert que j’ai jamais organisé de ma vie en 1977 ! Il va y avoir Miossec qui fêtera ses vingt ans de carrière. Pour moi c’est aussi touchant parce qu’il est de Brest (comme Gérard Pont NDLR !), qu’il a travaillé à Morgane (Société de productions audiovisuelles dirigée par Gérard Pont). La reformation des Innocents, le concert de William Sheller, ça va être également des moments forts.

Qu’est-ce qu’il ne faudra pas manquer côté «découvertes» ?

Gérard Pont : Il y en a plein comme Jabberwocky, Natalia Doco, Klô Pelgag, Christine and the Queens…



Après dix ans à la tête du festival, quel est votre plus beau souvenir ?

Gérard Pont : La première année, ça été une grande émotion. Ça me paraissait énorme de succéder à Foulquier. Je me souviens avoir pleuré comme une madeleine quand le festival était terminé et que ça avait été un succès. Artistiquement, le concert d’Alain Bashung (2008) restera pour moi un des moments les plus chargés en émotion. Saint-Jean d’Acre était une cathédrale ce soir-là, avec une densité dans l’air absolument incroyable.

Francofolies de la Rochelle, du 10 au 14 juillet. http://www.francofolies.fr/

(1) Concert « Les copains d’abord », à partir de 18 heures, 10 juillet scène Saint-Jean d’Acre

Une nouvelle histoire pour les Francofolies

Après dix ans à la tête des Francofolies Gérard Pont va se retirer se retirer des ses fonctions de directeur artistique du festival «Je vais prendre de la hauteur !» : «Je reste capitaine, mais je ne serai plus à la manœuvre» nous explique ce Breton originaire de Brest. Il restera président du festival et devrait annoncer la nomination de son successeur à la direction artistique lors de la conférence bilan du festival : «Je pense que c’est bien de faire cette dernière édition-là dans le plus de sérénité».

C’est une nouvelle histoire qui va commencer pour les Francofolies fondées en 1985 par Jean-Louis Foulquier, dont il a pris la succession en 2004 : «J’avais la figure tutélaire au-dessus de moi, je ne pouvais pas faire mieux que Foulquier!» sourit Gérard dont l’action, au début, a souvent été comparée à celle du créateur des Francos. Ravi d’avoir «continué l’œuvre de Foulquier», Pont est heureux d’avoir avec l’équipe actuelle des Francos, soutenu et repéré des artistes comme Christine and The Queens, Rover, François and the Atlas Montains, L, Zaz, Merlot, Lisa Portelli : «Depuis dix ans, tous les artistes qui sont passés au Chantier des Francos, vivent de leur travail, sont devenus des professionnels. Je suis heureux qu’on les ait aidés à prendre leur envol et à lancer leur carrière». V.H

Isabelle Boulay: « Il y avait chez Reggiani un côté sentimental »


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La chanteuse québécoise Isabelle Boulay revient avec « Merci Serge Reggiani ». Un album hommage à «l’Italien» qui nous a quittés il y a dix ans, où elle revisite ses plus belles chansons.

Pourquoi avoir tenu à baptiser votre album merci à Serge Reggiani?

Isabelle Boulay. Je voulais un geste de reconnaissance de ma part à l’égard de l’artiste. Il est devenu un modèle pour moi bien avant que je le rencontre en 2003. La première fois que j’ai entendu ses chansons, j’avais seize ans. Ses textes, sa façon de livrer les chansons, je me suis dit : « Quel interprète ! » Quand j’ai découvert son univers, c’est comme si j’avais enfin rencontré quelqu’un capable de tuer ma solitude, comme si j’avais trouvé un compagnon. Sa voix, ses chansons, c’était comme des compagnes. Il y a deux voix qui m’ont fait cet effet, la voix de Piaf et celle de Reggiani. Pour moi, ça a été les deux plus grands interprètes de la chanson française.

Vous donnez l’impression d’être très sensible à la chanson réaliste…

Isabelle Boulay. C’est drôle parce que même quand je fais de la chanson country, c’est aussi de la chanson réaliste. Ma tante et ma grand-mère écoutaient de la musique country. Le samedi soir, c’était presque une messe. On était tous autour de la radio parce qu’il y avait une émission consacrée à la country dans ma région, au Québec. Quand mes parents tenaient leur bar-restaurant, c’était aussi la musique que les gens venaient jouer. Et à côté de ça, il y avait ma mère qui écoutait de la grande chanson française, de la variété. On m’a souvent considérée comme une chanteuse à voix mais, en même temps, je me suis toujours sentie comme une chanteuse réaliste. Je peux donner de la voix, mais ce n’est pas ce qui me fait vibrer. Ce qui m’intéresse, c’est de servir un texte, de chercher l’émotion et le ton juste plutôt que faire de la démonstration vocale.

Qu’est-ce qui vous séduit dans l’univers de Reggiani ?

Isabelle Boulay. J’aime le côté charnel de ses textes. J’ai choisi la période de la Dolce Vita, dont la particularité est que ce sont des chansons d’homme. C’est toute la tendresse qui émane d’elles. Je voulais des chansons que j’étais capable de reconnaître dans ma chair, dans ma réalité de femme, même si elles étaient au masculin. Il y avait dans ses chansons tout un côté sentimental, sans tomber dans le sentimentalisme, beaucoup d’affection. Elles sont vivantes, comme si on passait un film, et les musiques sont sublimes aussi. Ce sont des trésors de chansons. C’est presque comme un cadeau que je me suis fait. C’est la première fois de ma vie que j’ose dire que je me suis lancée dans cette aventure pour les autres, mais aussi pour moi.

Interpréter un registre masculin a-t-il représenté un challenge particulier pour vous ?

Isabelle Boulay. Je passe beaucoup de temps avec les hommes, plus souvent qu’avec des femmes, même si leur présence a beaucoup compté dans ma vie. J’ai été élevée dans un bar-restaurant, et ce sont surtout les hommes qui fréquentaient l’établissement. Je les ai vus souffrir très tôt. C’est imprégné en moi. Il y a encore du mystère chez les hommes, mais je les connais assez bien pour faire presque partie d’eux. Ils se livrent beaucoup plus à travers les chansons ou la musique que dans la vie, parce qu’ils trouvent un espace légitime pour exprimer leur sensibilité. Dans tous les êtres humains, il y a de la féminité et de la virilité. Serge Reggiani en était un des plus beaux exemples.

Comment expliquez-vous que ses chansons restent intemporelles ?

Isabelle Boulay. C’est parce qu’elles puisent dans le sel de la vie. Dans l’histoire de l’humanité, il y a des amours, des trahisons, des amitiés, des deuils. Ce sont des thèmes et des sentiments qu’on retrouve dans les chansons de Reggiani, qui ont un caractère universel. Une chanson comme l’Absence parle à tout le monde. C’est très cinématographique, un peu comme les films de Godard, de Sautet, qui sont en dehors du temps. Ma fille, l’Italien, Il suffirait de presque rien, ce sont des chansons merveilleuses à interpréter. C’est exigeant parce que ça demande de la justesse de ton. C’est physique, mais c’est très agréable.

À écouter et à lire
Serge Reggiani reste un modèle d’inspiration pour Isabelle Boulay, qui livre ici une interprétation tout en tendresse et émotion du répertoire du chanteur qui nous a quittés le 23 juillet 2004. Également disponible la réédition d’Autour de Serge Reggiani. Un double CD paru en 2002 chez Polydor, réunissant quinze de ses chansons revisitées par quinze artistes (Renaud, Maxime Le Forestier…). Lire aussi Serge Reggiani, l’acteur de la chanson, biographie (Fayard) signée Daniel Pantchenko qui retrace le parcours de l’artiste et de l’homme.

Album Merci Serge Reggiani, chez Polydor. Spectacle le 8 décembre, Théâtre 
de la Porte-Saint-Martin, Paris 10e. 
Tél. : 01 42 08 00 32.

Cyril Mokaiesh : «Il faut qu’il y ait du souffle dans ma vie» (L’amour qui s’invente)


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Il y a du souffle et du romantisme chez Cyril Mokaiesh. Un engagement poétique empreint d’une écriture aux contours littéraires qui font de l’auteur de la chanson «Communiste», un artiste au talent rare dans le paysage des musiques actuelles.Après « Du rouge et des passions », le chanteur revient avec «L’amour qui s’invente». Un album aux sentiments amoureux et voyageurs écrit à Buenos Aires sorti chez Mercury dont il m’avait parlé au moment de son concert au Théâtre de l’Atelier, à Paris en janvier.

Cyril Mokaiesh, depuis ses débuts en 2010, carbure aux sentiments, plein de romantisme et d’exaltation, en équilibre sur le fil de ses émotions. À vingt-huit ans, il est un des rares chanteurs de sa génération à exprimer avec fougue ce qu’il ressent de l’existence. Il force un peu trop sa voix parfois. Et alors ? Il fonctionne aux élans du cœur, qui sont, confie-t-il, « une forme d’émotion à vif » : « C’est Cocteau qui disait que les gens ont peur des profondeurs dangereuses et succombent plus facilement à la supercherie des sentiments. La prudence, cela m’est finalement étranger. Si je veux mettre du souffle dans ce que je fais, il faut qu’il y ait du souffle dans ma vie. » Bien sûr, il lui arrive de douter, surtout le jour, qui souvent laisse place aux questions existentielles. D’où cette chanson, la Nuit, extraite de son nouvel album L’amour qui s’invente ; la nuit où il se sent revivre, prêt de nouveau à rêver : «J’crains plus l’avenir / Je peins la vie comme ça me chante. » : «Quand on fait un métier de chanteur, on cherche un certain dérèglement des sens. La nuit c’est l’imaginaire, comme une revanche sur le jour. On peut s’inventer un personnage. Intérieurement, je me sens plus libéré.»

Cyril Mokaiesh avait magnifiquement surpris son monde en 2012 en sortant l’album Du rouge et des passions, où résonnait le titre Communiste, interprété dans le clip, drapeau rouge en main. Il y avait déjà du souffle, un engagement poétique, une écriture ciselée de facture classique très littéraire, rare dans le paysage des musiques actuelles, et des envies d’un monde meilleur. Tout comme dans Des jours inouïs dont les paroles traduisaient l’époque et son isolement : «C’est par où qu’on se marre ?» chantait-il. Avec L’amour qui s’invente, l’émotion est de nouveau là, les mots toujours percutants, dans un style moins emphatique, tourné vers le sentiment amoureux : «C’est un album où je parle plus facilement à la première personne alors qu’avant j’utilisais plus le “nous” ou le “on”. Il y a sans doute quelque chose de plus introspectif. J’ai essayé de décortiquer tous les états amoureux que j’ai pu rencontrer.» À l’image de la Demande, une chanson où il déclare sa flamme à son amie Juliette : «C’est vrai que j’ai demandé en mariage ma copine, sourit-il. Je suis au plus près de ce que je vis !»

«J’ai envie d’être acteur de ma génération »

Après la tournée Du rouge et des passions, il a ressenti le besoin de faire un break. Il est parti pour l’Argentine afin de se ressourcer : «Il fallait que je retrouve le calme et l’harmonie. Je me sentais à l’étroit dans mon quotidien à Paris. Je voulais consacrer cette année à l’écriture car j’ai besoin de vivre des choses pour raconter, les digérer et en faire des chansons. Cela a été une libération que de me dire : je prends mon sac, un billet d’avion et je vais à l’aventure.» Il lisait Borges, Machado, Neruda, «une poésie plutôt latine» qui attisa son désir de partir pour l’Argentine où il est resté presque trois mois. Il a acheté une guitare là-bas et a aussitôt écrit une chanson sur Buenos Aires : «Une ville dont je garde un souvenir énorme, où j’ai tout de suite senti que j’étais bien accueilli. Aller de nulle part à nulle part, être sans cesse dans mon projet de création, j’avais le sentiment d’une liberté totale.» Un voyage qui lui a permis de se réinventer et de livrer des chansons chargées de sens comme Ô jeunesse, qui fait écho à Mon Époque, de son précédent opus : «Dans cette chanson j’essaie de dire à la jeunesse que je l’aime. Parfois, j’aimerais qu’elle écrive un peu plus l’Histoire. On est à un carrefour et plein de choses sont possibles. J’ai envie d’être acteur de ma génération, et qu’elle soit actrice de l’avenir qu’elle veut. Qu’elle soit consciente du pouvoir qu’elle a.» La passion et l’engagement toujours…



Concert: le 16 juin à la Cigale, 120 bd de Rochechouart Paris 18. Tel: 0142231515