David Bowie. Le rock pop art


Bowie1.jpgLa mort de David Bowie par Victor Hache. Légende du rock britannique et artiste aux mille visages, David Bowie est mort des suites d’un cancer deux jours après la sortie de son dernier album, Blackstar. Il laisse une œuvre avant-gardiste qui a marqué l’histoire en mariant musiques expérimentales et populaires. 
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Cela faisait plusieurs années qu’il se battait contre la maladie, et les rumeurs les plus alarmantes couraient sur lui. Mais à chaque sortie d’album, comme en 2013 avec The Next Day, on espérait que tout cela n’était pas vrai. David Bowie avait réussi à faire croire qu’il était immortel. Mais depuis lundi 11 janvier au matin et l’annonce de son décès, c’est toute la planète musicale qui est plongée dans le deuil, sous le choc de l’immense perte de celui qui restera comme l’un des plus créatifs musiciens du siècle : « David Bowie est mort paisiblement aujourd’hui entouré de sa famille à l’issue d’un courageux combat de dix-huit mois contre le cancer », pouvait-on lire sur les comptes Twitter et Facebook de la pop star anglaise décédée dimanche à soixante-neuf ans, quelques jours après la sortie de son 25e album, Blackstar. Un disque aux atmosphères étranges de pop-rock teinté de free jazz, où Bowie explore des esthétiques souvent sombres au travers d’une voix presque fantomatique interprétant « je suis une étoile noire » comme s’il se savait arrivé au bout du chemin. Artiste aussi génial qu’hors norme, il n’a eu de cesse durant près de cinquante ans de chercher des sonorités nouvelles, qui étaient pour lui une façon de toujours se renouveler. Sa musique n’était en fait qu’un prétexte à une démarche plus globale qui alliait le théâtre, la mode et le pop art à la Andy Warhol. Une théâtralité dans laquelle réside la clé d’un artiste protéiforme qui fut tout à la fois chanteur, comédien, metteur en scène et créateur de costumes de scène. Un homme élégant, aux mille visages, qui influença aussi bien les artistes punk-rock comme Lou Reed ou Iggy Pop, avec qui il collabora durant sa période berlinoise avec notamment le titre China Girl, que le public qu’il a su amener vers les tendances musicales les plus avant-gardistes.

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David Robert Jones était né le 8 janvier 1947 dans une famille modeste de Brixton à Londres, quartier populaire du sud de la capitale britannique. C’est son frère aîné qui lui fait découvrir le jazz et la littérature avec des auteurs comme Allen Ginsberg ou Jack Kerouac.

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Il quitte l’école très tôt et commence une carrière semi-professionnelle à l’âge de seize ans, où il joue du saxophone dans des clubs de Soho. Une époque prolifique où celui qui n’est encore qu’un mod londonien forme le groupe Kings Bees avec lequel il sort son premier 45tours, qui n’aura aucun succès. Mais il parvient à se faire remarquer. En 1965, il prend alors le nom de David Bowie, https://www.facebook.com/davidbowie, en référence au capitaine Jim Bowie dans le film Alamo et au couteau Bowie-Knife, utilisé pendant la guerre de Sécession.

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L’importance de l’apparence

Après une série de singles plutôt décevants, il traîne sa solitude, continue de composer à la guitare et s’exerce à un style plus personnel, tout en hésitant encore entre la musique, les techniques théâtrales qui allaient fonder son œuvre et le cinéma. Il sera acteur dans le court-métrage Image de Michael Armstrong, avant de mener plus tard une carrière au cinéma, jouant dans de nombreux films comme l’Homme qui venait d’ailleurs, Furyo, les Prédateurs, la Dernière Tentation du Christ, ou encore Basquiat. Il travaillera aussi pendant trois ans dans la troupe du mime Lindsay Kemp, où il découvre le théâtre d’Antonin Artaud et les livres de Jean Genet, qui auront une grande influence sur son œuvre.

Puisant dans le cabaret et le rock, il comprit très vite l’importance de l’apparence et du look. Au début des années 1970, il fut l’une des plus grandes stars britanniques. Une icône glam la plus adulée et la plus critiquée par les médias, la plus ridiculisée aussi. Bowie s’amusait à provoquer la conservatrice société anglaise, devenant l’une des figures les plus singulières du rock. Il va connaître le succès en 1969 avec la sortie de Space Oddity, titre inspiré par la conquête spatiale, faisant écho aux premiers pas sur la lune de Neil Armstrong et au film 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick en 1968. Véritable caméléon, adepte des tenues les plus extravagantes, il s’invente des personnages qui vont fasciner des armées de fans et plusieurs générations d’amoureux d’un rock audacieux qui savait emmener les gens très loin. À l’image de son alter ego, Ziggy Stardust, qui va subjuguer l’Angleterre dès 1972 lors du show télévisé Top of the Pops, où il interprète Starman en cheveux orange et platform boots en vinyle. Il y aura le Major Tom, Aladdin Sane, Halloween Jack… autant de personnages qui lui permettent de créer un formidable kaléidoscope dédié aux expériences musicales les plus inventives. Passant d’un univers à l’autre, il est cet artiste novateur qui ne vit qu’à travers les métamorphoses et masques qu’il se plaît à imaginer. Il est l’homme mystère : « Je veux faire de moi-même un véhicule pour mes chansons, disait-il. (1)

Un être futuriste

D’où vient cet être futuriste ? S’agit-il d’un extraterrestre, d’un homme, d’une femme ? Il joue de son androgynie et casse les codes, persuadé qu’un artiste ne doit en aucun cas s’enfermer dans un style. Quitte à faire le grand écart entre musiques expérimentales et registre populaire, à l’instar des titres qui lui permettent de faire une percée aux États-Unis, Fame, l’album Young Americans ou encore Let’s Dance, qui, en 1983, fera danser la planète entière. Après sa période américaine, fuyant les démons de la drogue et de la dépression, il s’installe à Berlin, où il va produire, de 1976 à 1979, avec Brian Eno, la trilogie Low, Heroes et Lodger. Autant d’expériences qui ont fait de lui un précurseur de la cold wave, comme de l’électro et donné naissance à une pop éminemment moderne.

Bowie, c’est 140 millions d’albums vendus. Un artiste qui s’était adapté au Web, autorisant le téléchargement de l’intégralité de son album Hours en 1999. Il avait également fait sensation à Wall Street en 1997 en lançant des titres obligataires gagés sur sa musique, les « Bowies Bonds », qui avaient permis au chanteur d’empocher immédiatement 55 millions de dollars. Un mélange rock et finance, auquel on préférera l’avant-gardisme d’une musique qui a marqué l’histoire et qu’on n’a pas fini de redécouvrir.

Hommages

Iggy Pop, chanteur punk-rock qui a collaboré avec David Bowie : « L’amitié de David était la lumière de ma vie. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi brillant. Il était le meilleur. »

Kanye West, rappeur : «  David Bowie était l’une de mes principales sources d’inspiration, tellement courageux, tellement créatif, il nous a donné de la magie pour toute une vie. »

Pharrell Williams, chanteur : « David Bowie était un véritable innovateur, un véritable créatif. Puisse-t-il reposer en paix. »

Russell Crowe, acteur : « J’aimais ta musique. Je t’aimais. L’un des plus grands artistes de scène à avoir jamais vécu. »

Brian Eno, musicien qui a collaboré avec David Bowie : « Les mots me manquent, repose en paix David Bowie. »

Johnny Hallyday, chanteur : « Tristesse David Bowie nous a quittés. Au revoir l’ami. »

Catherine Ringer, chanteuse : « C’était un exemple d’inventivité, de fantaisie et en même temps de rigueur esthétique. »

Madonna, chanteuse : 
« Je suis effondrée ». « Talentueux. Unique. Génie. L’homme qui venait d’ailleurs. Ton esprit vit pour toujours. »

Boris Johnson, maire de Londres : « Terrible nouvelle que la mort de David Bowie, né à Brixton. Personne de notre époque ne mérite autant que lui d’être appelé un génie. »

En référence à Heroes, chanson phare de la guerre froide, le ministère allemand des Affaires étrangères a tweeté : « Au revoir David Bowie. Tu es maintenant parmi les #Heroes. Merci d’avoir aidé à faire tomber 
le Mur » (de Berlin).

Paul Smith, styliste « Il était une star depuis des décennies, son talent était évident, très impressionnant. »

*Philippe Manoeuvre, critique rock: « David  Bowie a fait son laboratoire en public »:
(1) Le Rock de A à Z chez Albin Michel
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David Bowie. Dans le kaléidoscope d’un visionnaire rock et chic


Bowie2David Bowie is – Après Londres, Berlin, Chicago, Sao Paulo et Toronto, « David Bowie is » fait étape à Paris à la Philharmonie jusque fin mai. Une magnifique exposition conçue par le Victoria & Albert Museum qui retrace le parcours fascinant de l’avant-gardiste artiste anglais aux multiples visageshttps://doublenote.wordpress.com/

David Bowie est un mutant. Un artiste aux multiples visages qui n’a cessé de se transformer pour se réinventer. L’exposition « David Bowie is » montre ainsi toutes les facettes du chanteur qui, adolescent, passe ses journées dans le quartier branché de Soho à Londres. David Robert Jones, son vrai nom, tente de percer le milieu musical avec son premier groupe The Kon-rads, affichant un look sage d’étudiant anglais des années 1960, costume étroit et cravate. Conçue par le Victoria & Albert museum à Londres, l’exposition retrace le parcours du chanteur né le 8 janvier 1947 à Brixton, quartier sud-londonien. Une période d’insouciance marquée par l’explosion musicale des Beatles et des Rolling Stones. Des rêves plein la tête, il quitte l’école à l’âge de seize ans, décide de se lancer dans la musique et enregistre un premier single Liza Jane aux sonorités rock sixties sous le pseudonyme de Davie Jones and The King Bees. Entre 1963 et 1969, il cherche, écrit, compose, enregistre sans parvenir à se faire un nom.

Ce sont les images du premier voyage sur la Lune de la mission Apollo 11 et de la Terre vue du ciel, qui vont faire décoller sa carrière. Il écrit alorsSpace Oddity, morceau qui fait écho au film 2001, l’Odysée de l’espace de Stanley Kubrick en 1968. Accompagnant les images de l’alunissage qui tournent en boucle sur la BBC quelques mois après le début de la mission Apollo, le titre aux résonances spatiales va connaître un immense succès.

Il est à l’origine d’un monde qui fait fi de tout sectarisme culturel

Inspiré par la conquête de l’espace, Bowie devient cet artiste hors normes vêtu de costumes étranges. https://www.facebook.com/davidbowie . Il s’invente des personnages qui lui permettent de s’échapper du réel et de repousser les frontières de la mode masculine. S’agit-il d’un extraterrestre, d’un homme, d’une femme ? Son alter ego Ziggy Stardust est né et fascine l’Angleterre en 1972 quand, dans l’émission Top of the Pops, il chante Starman, cheveux rouges et platform boots en vinyle.

Il aime la musique et toutes les formes d’art, s’intéresse à la littérature, à la peinture, au théâtre, au cinéma. Son imagination ne connaît aucune limite et il s’entoure de collaborateurs d’avant-garde (chorégraphes, designers, stylistes, photographes, scénographes, décorateurs…) avec lesquels il travaille pour exprimer son processus créatif. Le Major Tom, Aladdin Sane, Halloween Jack… chaque personnage qu’il crée est une façon pour lui d’explorer le kaléidoscope de son univers qu’il ouvre à toutes les expériences. Il s’invente des masques et donne ses lettres de noblesse au glam-rock. Silhouette élégante, David Bowie, qui affirma dès les seventies sa bisexualité au magazine Melody Maker, n’impose aucun mode de vie mais fait bouger les mentalités quand il invite les gens à vivre comme ils l’entendent.

Ce qui frappe chez lui c’est la modernité et le goût du futur inspirés aussi bien par le film Orange mécanique que par le théâtre Kabuki, faisant appel au créateur de mode japonais Kansai Yamamoto pour le futuriste costume de scène d’Aladdin Sane en 1973. Il est à l’origine d’un monde qui fait fi de tout sectarisme culturel et réalise le grand écart entre la mode asiatique, le théâtre inspiré par le mime et danseur Lindsay Kemp, les chansons de Brel dont il reprend Ma mort et Amsterdam en 1971, la pop-rock britannique, la soul ou l’expressionnisme du cabaret allemand né de sa période « Black and White » à Berlin.

Qu’il utilise la technique du cut-up de William S.Burroughs pour l’écriture de ses chansons ou s’en remette au hasard par le biais d’un générateur aléatoire de mots, il est cet artiste visionnaire porteur d’une bouillonnante contre-culture dans laquelle s’est reconnue toute une génération jusqu’à son dernier album The Next Day en 2013. À travers les 300 objets présentés (vêtements, clips, pochettes d’albums, photos…) on a vraiment l’impression de voyager à l’intérieur de l’esprit de Bowie. L’expo se clôt en apothéose dans un vaste espace sur les murs duquel sont projetées des images de ses concerts. Un itinéraire qui se prolonge dans David Bowie is le film, visite de l’exposition qui sera diffusé au cinéma le 12 mars et le 1er juin. À voir également Wiebo, concert performance (du 3 au 8 mars à la Philharmonie 2) imaginé par Philippe Decouflé et composé de reprises de chansons de Bowie interprétées par Sophie Hunger, Jehnny Beth et Jeanne Added avec artistes de cirque et danseurs.

« David Bowie is » jusqu’au 31 mai 
à la Philharmonie, 221, avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris. Tél. : 01 44 84 44 84. 
Site Internet : http://philharmoniedeparis.fr/fr

Charlie Winston, retour à une pop électro plus british


winston1Charlie Winston – Le chanteur anglais, qui entretient une relation privilégiée avec la France depuis son premier album à succès Like a Hobo, sort Curio City. 
Un album pop-rock aux contours personnels et aux ambiances urbaines inspirées de la poésie de la ville, enregistré à Londres. https://doublenote.wordpress.com/
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On avait un peu perdu sa trace depuis sa dernière tournée et le succès de l’album Running Still en 2011. Charlie Winston avait besoin de souffler et de renouer avec l’Angleterre, le pays qui l’a vu grandir. Après s’être installé en France au début de sa carrière en 2008, il a emménagé à Londres où il vit maintenant depuis deux ans. C’est ici, dans son home studio, qu’il a composé son nouvel album Curio City. Un disque dont le titre fait écho à son besoin d’urbanité : « J’aime la nature, mais aussi la ville, confie le chanteur de passage à Paris. Au moment de la composition de mes nouvelles chansons, j’ai pensé à des films comme Drive ou Blade Runner. Ça a été une source d’inspiration. J’aime l’atmosphère des films qui font décoller l’imaginaire grâce à une grande intensité. C’est ce que je voulais retrouver dans mon disque. »

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Un album plus apaisé

La ville dans ce qu’elle a de poétique a servi de décor à un registre plus personnel que ses précédentes productions. Charlie Winston  https://www.facebook.com/charliewinstonofficial avoue qu’il souhaitait se défaire de son personnage de dandy hobo qui lui colle à la peau depuis ses débuts, afin d’être en phase avec l’homme qu’il est aujourd’hui. À trente-six ans, il livre un album sinon mélancolique du moins plus apaisé : « C’était important d’essayer de me libérer de moi-même. Créer un personnage, c’est aussi s’enfermer dans une cage. »

Résultat, un registre introspectif, reflet d’un état d’esprit plus serein : « Il y a toujours eu plusieurs niveaux dans ma musique, souligne-t-il. Avant, je m’observais d’une manière disons extérieure. Là, je regarde les paysages intérieurs qui m’habitent. En emménageant à Londres, ça m’a permis de faire cette incursion afin de voir ce que cette nouvelle vie allait provoquer en moi. » Curio City n’est pas aussi dansant que les premiers succès du chanteur, Like a Hobo ou Hello Alone, qui ont fait de lui un gros vendeur de disques : « Je rêvais de quelque chose de plus vulnérable et de plus britannique, dit-il. En Angleterre, j’écoute toutes sortes de musique. J’arrive à un moment de ma vie où j’ai besoin d’explorer de nouveau la culture musicale de mon pays. » Un son nouveau et familier à la fois, qui lui ouvre des perspectives nouvelles, en France mais aussi dans plusieurs pays d’Europe du nord sensibles à son univers. Telle l’Allemagne où le public plébiscite le chanteur, bien plus qu’en Grande-Bretagne où il aimerait être reconnu : « Il faut beaucoup de temps pour écrire mes paroles. C’est parfois frustrant de voir que les gens dans mon pays ne profitent pas de l’opportunité pour découvrir mon univers. Mais je veux surtout m’ouvrir des portes pour moi-même et me créer des opportunités dans le monde et pas seulement en Angleterre. » Être honnête avec lui-même, telle a été la principale motivation de Charlie qui n’a pas hésité à se remettre en question : « La vie est plus excitante quand on prend des risques. C’est une question de liberté et de choix de vie. La période n’est pas propice à la prise de risques. On le voit avec les artistes qui souvent craignent de perdre ce qu’ils ont créé. Mais que serait l’existence si on devait toujours jouer la carte de la sécurité ? »

Un artiste généreux

La voix quant à elle est caressante, accompagnée d’un groove pop-rock où se conjuguent balades sentimentales (Truth) et morceaux up-tempo. À l’image de Wilderness, chanson fédératrice qui renvoie au thème des technologies qui nous environnent : « Cela m’est venu après avoir lu le livre The Singularity is Near de Ray Kurtweil (directeur de l’ingénierie chez Google). La croissance exponentielle des technologies et de leurs conséquences, toutes ces inventions qui influencent nos modes de vie, c’est fascinant. » Il y a aussi l’addictive Lately qui pousse Charlie à s’interroger sur le sens de nos existences : « Qui contrôle la vie des gens ? Où est la normalité ? » sourit-il. S’il s’est assagi, il reste cet artiste généreux, qui sur scène met tout le monde d’accord. Le public féminin surtout, majoritairement présent à ses concerts, comme on l’a vu récemment à la Gaîté lyrique à Paris pour le lancement de sa tournée. Un concert aux ambiances électro où il a interprété ses nouvelles compositions, dont A Light en duo avec le jeune chanteur Malo, ainsi que ses tubes, In Your Hands et bien sûr Like a Hobo, numéro un à l’applaudimètre.

Bernard Lavilliers : « Je sens qu’il y a un repli terrible »


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Le chanteur revient d’Haïti, encore marquée par le séisme de 2010, où il a écrit 
les chansons 
de Baron Samedi. 
Magnifique 
album qui célèbre 
la poésie avec Nazim Hikmet ou Blaise Cendrars.

Qui est ce mystérieux personnage 
de la culture 
vaudou haïtienne, Baron Samedi ?

Bernard Lavilliers. C’est un symbole, le chef du cimetière, un peu le bras droit du diable. On ne peut pas dire qu’il soit rassurant. Je voyais l’état dans lequel était Port-au-Prince. Cette chanson parle de mes amis haïtiens, des artistes, comment ils ont survécu après le tremblement de terre : trois cent mille morts, ce n’est pas rien ! Après ce qui vient de se passer aux Philippines, j’ai l’impression que les Barons Samedi des plaques tectoniques sont en train de remettre l’homme à sa dimension. Tout s’est écroulé en quelques secondes, accompagné d’un hurlement, comme une sorte d’énorme animal qui a bougé du centre de la Terre, et d’une poussière gigantesque qui n’est pas retombée trois ans après.

Vous êtes un peu comme 
un reporter. Quel sens 
donnez-vous à la chanson Vivre encore ?

Bernard Lavilliers. Je décris la vie telle que je la revois puisque je connais bien Haïti. Dans cette chanson, je parle de l’essentiel : « Ce qu’il faut de sang pour donner la vie. » On est plus près parfois, dans ce genre de circonstances, des amis ou qui ont tout perdu ou qui ont survécu, que dans cet ennui mortel des râleurs infinis que sont les Occidentaux. Quelqu’un qui est chauffeur de taxi décide de reprendre sa vie de zéro et de continuer à vivre, c’est ce que je chante finalement. C’est une chanson d’espoir. Il faut vivre quoi qu’il arrive, ne pas baisser les bras ou se laisser gagner par la dépression et le fatalisme. Les Haïtiens ont une force incroyable. Ce n’est pas surprenant qu’ils aient été les premiers à instaurer une république noire après avoir viré les Français.

Parlez-nous de Tête chargée, dans laquelle vous posez 
cette question : « Que peut l’art contre la misère noire ? »

Bernard Lavilliers. Là, je suis avec un peintre musicien en train de faire un tableau abstrait dans son atelier à Port-au-Prince, sur une colline. Lui a eu la chance que sa maison ne tombe pas. Je lui demande si sa peinture, sa musique ont changé après ce truc énorme, ce dinosaure qui s’est réveillé ? Il m’explique que ça a pris pas mal de mois avant qu’il se remette à travailler. Tous les artistes que j’ai rencontrés m’ont dit la même chose : ils n’ont rien pu faire tout de suite. L’art est un espace de liberté, en perpétuelle lutte avec le pouvoir central. « Que peut l’art contre la misère noire ? » dans ce cas-là, à Haïti, eh bien les artistes exposent leurs peintures, leurs sculptures dans 
la rue, vendent, et il y a tout un tas de gens qui travaillent avec eux.

Ici, comment ressentez-vous le climat ambiant actuel ?

Bernard Lavilliers. Je sens qu’il y a un repli terrible. Forcément, il faut trouver un bouc émissaire. Donc allons vers le plus simple. Je chante par exemple Scorpion, poème de Nazim Hikmet qu’il avait intitulé la Plus Drôle des créatures. Il a fait quinze ans de prison en Turquie parce qu’il était communiste. J’imagine que c’est un texte de résistance dans lequel il peut dire à son meilleur ami : « Tu es comme le scorpion mon frère, pendant que j’étais en train de me bagarrer contre les nazis, tu es comme le moineau mon frère dans tes menues inquiétudes. » Il y a quelque chose de politique et de violent dans ce texte que j’aime. C’est le moment de le chanter. Le fait de ne pas bouger une oreille est pire que l’assassinat parfois. Je me dis que n’importe qui peut assez facilement prendre une attitude de meute. Et qu’on pourrait le voir dans pas longtemps. Cela reflète une certaine paresse intellectuelle de la part de nos concitoyens. Je ne parle pas de ceux qui ont une conscience politique, mais de ceux qui flottent un peu, la masse, comme dirait Jean Baudrillard, « à l’ombre des majorités silencieuses ». L’histoire de Christiane Taubira, ça va tellement loin. Il y a encore dix ans, on n’aurait pas pu dire un truc pareil.

Vous interpretez le poème 
de Blaise Cendras, Prose 
du Transsibérien et de la petite Jehanne de France. Un texte 
de vingt-sept minutes, 
c’est osé de votre part !

Bernard Lavilliers. C’est génial parce que mon public va peut-être découvrir Blaise Cendrars avec cette musique. Elle ne prend jamais la main sur le texte. Je le dis comme un conteur. On est dans le train. Ce texte qu’il dédie aux musiciens, je l’ai depuis longtemps dans ma besace. Je l’ai emmené partout, au Brésil, en Asie du Sud-Est. Je rêvais de le mettre en musique. C’est un cadeau que j’ai voulu faire, en tant que passeur.

Album Baron Samedi, chez Barclay. Tournée du 6 février au 20 juin, 
dont concerts à l’Olympia 
du 25 au 30 mars et du 1er au 6 avril.

Entre vaudou et poésie. 

Baron Samedi fait suite 
au voyage à Haïti de Bernard Lavilliers après le tremblement de terre en 2010. Il promène sa plume dans Port-au-Prince ravagé sous le regard de cette figure de la culture vaudou, à la frontière des vivants et des morts. Un double album dans lequel il célèbre la poésie avec Scorpion, hommage au poète turc Nazim Hikmet. Lavilliers 
nous emmène aussi du côté des banquiers de la City à Londres avec une « valse bancale » évoquant Jack l’Éventreur ; 
à Hyères avec Villa Noailles ; 
à La Réunion avec la dansante et mélancolique Rest’la Maloya. Il met aussi en musique 
le poème de Blaise Cendrars, Prose du Transsibérien et de 
la petite Jehanne de France. Un texte fondateur qui reflète bien son goût pour l’aventure et les mots voyageurs. Magnifique !

Entretien réalisé par Victor Hache

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