La Philharmonie de Paris dans tous ses états


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Philharmonie de Paris – À la veille de son ouverture, le 14 janvier, la nouvelle salle de Paris promet une saison dédiée au classique, aux musiques actuelles, aux expos et aux projets éducatifs.

Après six ans de travaux et de nombreuses vicissitudes liées au financement du projet (350 millions d’euros), la Philharmonie de Paris  
www.philharmoniedeparis.fr/fr

s’apprête enfin à ouvrir ses portes. Située dans l’enceinte du parc de la Villette, la nouvelle salle va devenir un pôle culturel phare du Nord-Est parisien. D’apparence minérale, en forme de colline métallique, l’édifice dessiné par Jean Nouvel promet d’être un repère incontournable, visuellement renforcé la nuit par la mise en lumière du lieu signée Yann Kersalé. Formant un ensemble exceptionnel avec l’actuelle Cité de la musique, en face de la Grande Halle et à deux pas du Zénith, la salle va permettre à Paris de rattraper son retard symphonique, sans omettre une programmation tournée vers les musiques actuelles.

Un grand confort acoustique

La grande salle circulaire conjuguera « immersion du public et intimité d’écoute » grâce à une acoustique de premier ordre due au Japonais Yasuhisa Toyota et au Néo-Zélandais Harold Marshall. Enveloppante et modulable, elle pourra accueillir 2 400 places. De forme organique, mêlé à la chaleur des bois utilisés, l’auditorium accueillera tous les types de formations musicales grâce à une scène de 283 mètres carrés dotée de plates-formes motorisées.

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L’Orchestre de Paris

Il sera le résident principal de la Philharmonie. Dirigé par Paavo Järvi, l’Orchestre de Paris, qui compte 120 musiciens et un chœur de 130 chanteurs, souhaite faire de la salle un lieu de partage, en renforçant ses activités pédagogiques déjà menées à Pleyel. Il devrait initier, chaque saison, 40 000 jeunes à la musique classique, à travers des ateliers, concerts pour les maternelles, groupes scolaires, etc.

Concert d’ouverture le 14 janvier

L’Orchestre de Paris célébrera la musique française, d’Henri Dutilleux, Gabriel Fauré à Maurice Ravel, en compagnie de la pianiste Hélène Grimaud, 
du violoniste Renaud Capuçon, de la soprano 
Sabine Devieilhe et du baryton Matthias Goerne. Le 15 janvier, le pianiste chinois Lang Lang sera présent pour un second concert marquant les festivités inauguratives.

Projet éducatif

La Philharmonie s’est fixé pour mission la transmission via ses espaces éducatifs. Un projet tourné vers la démocratisation culturelle, avec des initiations concertées auprès des établissements scolaires, conservatoires limitrophes des arrondissements 
de Paris ou de Seine-Saint-Denis. Chaque week-end, les familles pourront ainsi découvrir une œuvre, un concert, participer aux ateliers pédagogiques ou pratiquer un instrument. Le tout à des prix attractifs.

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L’Ensemble intercontemporain

En résidence à la Cité de la musique depuis 1995, l’Ensemble intercontemporain, dirigé par Matthias Pintscher, s’installe à la Philharmonie. Créé par Pierre Boulez en 1976, il compte 31 solistes qui 
explorent la musique du XXe siècle à aujourd’hui et collaborent régulièrement avec l’Ircam.

Expos « David Bowie Is » et Pierre Boulez

Parmi les expositions attendues « David Bowie Is » sera présentée à la Philharmonie du 3 mars au 31 mai. Conçue par le Victoria & Albert Museum, l’expo témoigne du parcours de cette figure unique et inclassable de la culture pop-rock. Autre expo événement retraçant l’ensemble de sa carrière, celle consacrée à Pierre Boulez, à l’occasion des quatre-vingt-dix ans du compositeur, du 17 mars au 28 juin.

Philharmonie de Paris, 
221, avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris. 
www.philharmoniedeparis.fr/fr

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Charles Aznavour : «Missak et Mélinée Manouchian étaient des amis intimes»


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Dans le nouveau hors-série de l’Humanité consacré aux 70 ans de l’Affiche rouge et au groupe Manouchian, le
chanteur raconte les liens étroits qui unissaient Missak et Mélinée Manouchian à la famille Aznavourian. Entretien.

-Durant la guerre, vos parents ont hébergé Missak et Mélinée Manouchian dans leur appartement parisien, rue de Navarin. Comment s’étaient-ils rencontrés ?

Charles Aznavour : On avait autour de nous des gens comme Missak et Mélinée – que l’on a gardé très longtemps jusqu’à ce qu’elle parte en Arménie – qui étaient des amis intimes. Il y avait un club qui s’appelait la JAF, la Jeunesse Arménienne de France, dont Mélinée (épouse de Manouchian) était la secrétaire. Ils étaient tous les deux orphelins. Cela les avait réunis. Ils étaient devenus un vrai couple totalement engagé dans le Parti communiste et cela nous a engagés aussi. Cela a engagé la famille. Est-ce que c’était uniquement politique? L’Arménie était dans le giron de la Russie communiste et ils ont eu une possibilité de vivre à peu près bien comme dans les autres pays satellites de la Russie. C’était très important pour nous. Ce que l’on faisait était simple, ma mère surtout. Mon père, je ne sais pas. Il a été obligé de fuir Paris parce qu’il était recherché, mais je ne sais pas pourquoi. Ma mère partait avec la voiture d’enfant et des armes dedans. Les armes servaient, ont les remettait dans la voiture, chacun quittait les lieux à toute allure et maman rentrait à la maison. On a été des aides. La  Résistance avait besoin d’aides qui avaient moins d’importance que d’autres, mais qui ont permis d’aider au moment où il fallait aider.

-Vous étiez adolescent. Quel souvenir gardez-vous de la présence de Manouchian?

Charles Aznavour : Quand il était à la maison, il n’avait rien à faire. Il s’était amusé à m’apprendre à jouer aux échecs! (rires). Je suis resté joueur d’échecs longtemps dans ma vie. J’ai arrêté très tard. On était mômes ma sœur et moi,  souvent bloqués à  la maison. Il y avait les rafles, la police qui venait. On a vécu dans un immeuble au 22 rue de Navarin. Le concierge était gendarme ou policier, je ne me souviens plus. Il est certain qu’il savait ce qui se passait parce qu’il voyait des gens arriver en uniforme et repartir en civil. Au rez-de-chaussée, il y avait un couple d’homosexuels juifs. Et ma sœur jouait des morceaux juifs, ça l’amusait, pour eux en bas. Chez nous, on connait la musique de toute la région, iranienne, arménienne, turque, juive. Je me souviens d’un autre couple qui a été fusillé, qui m’a appris les mathématiques. Ils habitaient Belleville. J’allais chez eux pour apprendre les mathématiques parce que je voulais rentrer à l’école centrale de TSF et que sans les maths, je ne pouvais pas. Je n’avais que le Certificat d’études, ce n’était pas suffisant. Je crois qu’ils s’appelaient Aslanian, tous les deux engagés politiquement, tous les deux fusillés.

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-Lors d’une interview à France-Inter en août 2011, vous évoquiez le fait que votre famille était communiste…

Charles Aznavour : Oui, on était communistes. J’avais une petite bague avec la faucille et le marteau ! (rires).  Mes parents baignaient dans une culture de gauche. Je ne fais pas de politique, mais si j’ai une tendance, je dirais «humaine», elle est de gauche. On n’apprend pas ces choses-là, on ne les détruit pas d’un jour à l’autre. Quand vous allez à la Fête de l’Humanité, vous voyez des gens qui ont les yeux grands ouverts et bleus. Ils ont encore une sorte de confiance dans ce communisme qui est dépassé, qui n’existe pour ainsi dire plus, mais eux sont restés les vrais communistes.

-Parlez-nous de votre combat en faveur de l’Arménie…

Charles Aznavour: Je souhaite que le gouvernement turc, depuis cent ans que nous attendons, finisse par admettre qui s’est passé quelque chose. Les Arméniens pendant des années ont fait profil bas. Depuis, il sort au moins un livre par mois dans le monde, en italien, en espagnol, en anglais, en allemand, en français. Combien de temps la jeunesse turque va supporter d’avoir une telle tâche sur son histoire? Dans un journal  «Les nouvelles d’Arménie», j’ai donné mon point de vue où j’ouvre une porte. Maintenant, on me demande d’aller chanter en Turquie. Je suis entre deux feux, mais j’irai quand même. Je veux que tout ça cesse. Nous avons des points communs énormes, les Arméniens de Turquie et les Arméniens de Russie. Je ne veux pas une ouverture politique, mais une ouverture humaine. Je crois être le personnage qui peut, non pas arranger les choses, mais rapprocher un peu les gens.

Entretien réalisé par Victor Hache

Fauve rugit pour tous « ceux qu’on ne remarque pas »


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Le collectif qui s’est révélé sur Internet s’impose avec Vieux Frères–partie 1, premier album au flow fiévreux, révélateur d’un certain mal-être générationnel. 

Ils excellent dans l’art du spoken word, un chant parlé percutant au cœur duquel se révèle leur poésie aux contours mélancoliques. Fauve, c’est l’histoire d’un collectif parisien composé de cinq membres – Quentin Postel, Pierre Cabanettes, Simon Martellozo, Stéphane Muraire et Nicolas Dardillac – dont le registre coup de poing à la croisée du hip-hop et de la pop fait écho au mal-vivre d’aujourd’hui. «Fauve baise les rapports humains baisés», peut-on lire dans la bio du combo qui revendique sa quête du bonheur, seule arme possible contre les coups d’un monde déboussolé.

Imaginaire

Fauve s’est lancé dans l’aventure de la musique il y a deux ans avec la volonté d’extérioriser sa rage, sans autre frontière que celle de l’imaginaire. Une approche libre qui a fait mouche auprès de la communauté de fans rapidement enflammés par la mise en ligne de sa musique sur Internet et les réseaux sociaux, un gros travail d’images et un bouche-à-oreille efficace. Résultat, Fauve s’est taillé une réputation de groupe phénomène sans promo ou presque, surfant sur un répertoire teinté d’optimisme-désespoir, au débit vocal rapide et dense. Le groupe, dont le nom fait référence au film de Cyril Collard les Nuits fauves, a optimisé sa montée en puissance en sortant un premier EP, Blizzard, en mai 2013. Un enregistrement de six titres qui lui a permis de se roder sur les scènes des grands festivals, comme le Printemps de Bourges, où il a remporté l’an dernier le prix des découvertes, rebaptisées les Inouïs.

Univers d’illusions perdues et de colère contenue

Ce qui frappe chez Fauve, c’est l’urgence du propos, au phrasé fiévreux, certes éprouvant au bout d’une heure trente de concert, mais néanmoins émouvant. Tout juste sorti, le premier album du collectif, Vieux Frères – partie 1, renvoie ainsi à un certain malaise générationnel. À l’image des mots contenus dans De ceux : « Nous sommes de ceux qu’on ne remarque pas / Des fantômes, des transparents, des moyens / Nous sommes de ceux qui ne rentrent pas en ligne de compte / Nous sommes de ceux qu’on choisit par défaut. »

Un désenchantement dans lequel leur jeune public s’est aussitôt reconnu, se projetant dans cet univers d’illusions perdues et de colère contenue. On se fend déjà en explications sociologiques sur l’ascension de Fauve étant devenu en quelques mois l’emblème d’une jeunesse ne se retrouvant plus dans les repères idéologiques et sociaux. Leur succès dépasse les auteurs du groupe qui n’ont d’autre ambition que de faire une musique à travers laquelle ils se sentent exister.

Energie communicative

Il est vrai cependant que l’univers de Fauve aux contours plutôt sombres rencontre les préoccupations et les angoisses de l’époque d’une génération désenchantée qui ne se reconnaît pas dans la société de consommation. En phase avec une jeunesse qui ne se sent plus représentée? Ce qui est sûr, c’est que, sur scène, comme au Bataclan où ils viennent de faire un tabac, ils sont à l’origine d’une énergie communicative, relayée par un parterre de jeunes de quinze-trente  ans qui connaissent les paroles de leurs chansons par cœur (cliquez sur les titres pour les écouter: VoyousRequin-TigreJeunesse Talking Blues,Infirmière…).

Fauve aime se définir comme un « collectif ouvert» appelé «Corp», dont l’expression artistique passe par la musique, les vidéos, le Web, les visuels et les textes. Réunis autour de l’idée «que la dureté des rapports humains contemporains» n’est pas une fatalité, ses membres ne se vivent pas comme des héros, revendiquant même une certaine invisibilité. Y compris sur scène, où ils apparaissent souvent dans la pénombre, sur fond d’images vidéo. Fauve ne prétend pas changer le monde. Il entend juste faire entendre son flow au travers de ses mots (maux) balancés en rafale. Une révolte intérieure qui met le feu aux poudres.

  • Infos:  Album Vieux Frères – partie 1, 
CD Fauve Corp Warner. Tournée jusqu’au 1er août, dont concerts au Bataclan, Paris 11e, 
du 4 au 8 mars et du 8 au 12 avril.
  • A lire aussi: «Docteur, il me faut 
un truc, n’importe quoi… !» Perrine Marquesuzaa, dix-sept ans, jeune correspondante de l’Humanité, à propos de Fauve


Skip The Use. Un vrai esprit rock venu du Nord


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Énergiques, créatifs et définitivement rock, les musiciens de Skip the Use s’imposent comme le groupe rock du moment. À la veille de leur concert au Zénith de Paris (19/12/2013) et en prévision de la sortie de leur prochain album, nous avons eu la chance de les rencontrer dans leur studio de répétition du côté de Lille.

Entretien réalisé par Claire Corrion, Corentin Linski, Pierre Leclaire (avec Victor Hache)

À peine arrivés devant le local de répétition de Skip the Use (STU), les notes de Nameless World, leur dernier single, nous parviennent déjà. En entrant dans ce repaire, bien caché au fond d’un parc d’une petite ville de la banlieue lilloise, nous avons découvert le groupe en plein travail. STU scande son envie de changer le monde avec fougue. À l’image des paroles « What if you could change this world today » de ce nouveau morceau pop-rock. C’est d’ailleurs dans cette salle exiguë, recouverte de posters, articles de journaux et autres stickers, que la plupart des membres du groupe se sont ren-
contrés, par le biais notamment de la formation Marcel et son orchestre. Dans une ambiance décontractée, nous avons été accueillis avec enthousiasme. On en profite pour faire quelques photos en souvenir de cette rencontre éminemment conviviale. Souriants et disponibles, les musiciens de Skip évoquent, avec humour et un vrai esprit rock, leur prochain album. Nous passons en revu les thèmes qui leur sont chers, tels que la place des groupes de rock en France ou encore leurs engagements, Mandela, la montée des extrêmes… C’est donc clope au bec et guitare en main que l’entretien commence.

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D’où vient le nom de Skip the Use ?

Mat Bastard (chant). On avait envie de faire un projet qui changeait un peu de ce que l’on faisait avant. On a fait une liste de plein de mots et il se trouve qu’il y avait Skip et Use dedans. On s’est réuni et on a lié les deux en mettant « the » au milieu, ce qui n’est pas forcément l’usage dans la langue anglaise, mais ça correspondait bien à notre concept. Pour nous, c’était important de casser les codes, tout en évoluant musicalement.

Pendant dix ans, vous avez formé Carving, un groupe qui se revendiquait du punk. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Lio Raepsaet (clavier). Ah ! Mais Carving n’est pas mort (rires) !

Mat Bastard. On aimerait bien faire un nouvel album, peut-être en 2014. Mais Carving, ça a toujours été un groupe d’amis à la base. Après, au fur et à mesure, on a essayé de faire des choses plus musicales, et c’est devenu un groupe avec une histoire, un public, etc. Et puis, quand je dis là qu’on va refaire un album, c’est aussi un moyen de se revoir, de faire de la musique ensemble, pas sortir un album commercialement parlant comme tout le monde l’entend. Pourquoi pas, par exemple, sortir quelque chose et reverser les droits à une association, plus dans le principe du groupe ?

Au sein de Skip the Use, que 
reste-t-il du côté Do it yourself, 
punk, underground ?

Mat Bastard. Ben, ce que vous venez de voir. Tout ce que l’on fait dans les Zénith ou les autres salles, tout ce que l’on joue sur scène, on le répète ici. On le fait à cinq, on enregistre, on se trompe, on corrige, on a des idées, on joue, on se dit, en fait, c’était de la m…, on revient ici, voilà quoi !

Yann Stefani (guitare). On fait toujours ce que l’on veut aussi musicalement, sans que personne nous dise : fais ceci, cela. On a cette liberté-là. On travaille pourtant avec des grosses maisons de disques.

Justement, le fait d’avoir signé 
chez Universal via Polydor, 
ça change quelque chose ?

Yann Stefani. Ça nous a permis d’aller dans de meilleurs studios (rires) !

Mat Bastard. On n’a pas signé avec une maison de disques, on a signé avec une équipe. Cette équipe-là, on en est très fier parce qu’ils nous soutiennent dans nos choix artistiques ; jusqu’ici, on a toujours été soutenu. Quand t’es dans un système, le meilleur moyen pour le changer, c’est d’être à l’intérieur. Tu peux rester chez toi en marge et faire « je suis pas content », tout le monde s’en fout. On est libre et on est super-heureux, à l’instar de groupes comme Shaka Ponk ou comme 
Orelsan qui sortent des disques qui ne sont pas toujours politiquement corrects, mais qui, par contre, sont représentatifs de ce que les gens veulent écouter. Après, tout n’est pas tout le temps super-rose, c’est comme tout, c’est une relation de couple. On est fier des disques que l’on sort, on n’a pas de censure, ni de veto.

Vous êtes originaires du 
Nord-Pas-de-Calais. Cela a-t-il 
été évident de percer ?

Mat Bastard. Il y a beaucoup de gens de Londres, de Berlin, qui disent c’est cool d’être à Lille. Et puis, la Belgique est juste à côté, où il y avait déjà un savoir-faire avec le rock, toutes les musiques un peu alternatives, le hardcore, le métal ou encore l’électro ; il y avait déjà une structure qui leur permettait de faire des grosses affiches américaines alors que tu les aurais jamais vues à 20 bornes de là, à Lille. Mais on a eu le même développement que dans n’importe quelle région. Finalement, tu vois, c’est juste qu’ici, on a la chance d’avoir une politique ouverte, comme à Ronchin où la mairie fait beaucoup en faveur de la culture.

Est-il facile d’exister en tant que groupe de rock en France ?

Jay Gimenez (basse). Quand on écoute les radios, pour avoir du rock, c’est très compliqué. Et pourtant, nous, on vend des albums, Shaka Ponk également. On oublie souvent qu’il y a un public qui achète des disques rock 
en France. Mais les radios s’ouvrent un peu plus. Elles sont en train de comprendre qu’il y a un vrai public pour le rock et qu’on ne peut pas laisser de côté des milliers de personnes qui s’y intéressent.

En même temps, il y a de moins en moins d’émissions musicales dans les radios, télés…

Jay Gimenez. Il y a tellement de groupes qui ne passent jamais dans les médias et qui pourtant remplissent des Zénith.

Yann Stefani. Mais, tu sais, des émissions de musique, y en a quand même. Quand tu regardes la Nouvelle Star ou toutes ces conneries, c’est des émissions de musique, les gens sont interactifs, ils dépensent de la tune avec leur téléphone pour voter pour leur petit chouchou. Ça aussi, ça nique un peu le truc.

Mat Bastard. En ce moment, je suis un fervent défenseur d’une émission qui, avec le Grand journal, est un des seuls plateaux de musique live, l’Album de la semaine, de Stéphane Saunier (chaque samedi, à 11 h 45, sur Canal Plus). C’est quelqu’un qui se bat pour que la musique soit live et tous styles. C’est vraiment un concert filmé. La playlist est très ouverte, ça va de Jennifer à Queen of the Stone Age, en passant par Fighters, Shaka Ponk ou Orelsan.

Mais avant le succès, vous avez galéré ?

Mat Bastard. Actuellement, je travaille avec une gagnante de la Nouvelle Star, elle a dix-sept ans, elle ne connaîtra certainement jamais la galère que l’on peut connaître avant de percer. Avec Carving, on n’a jamais réussi à gagner notre vie. Aujourd’hui, l’argent c’est devenu quelque chose d’extrêmement important. Des jeunes viennent nous voir et nous disent : « J’aimerais bien jouer avec vous mais combien vous me donnez ? »

Lio Raepsaet. Moi, on me dit mieux, du style : «Comment je fais pour faire des cachets si je joue dans un bar ?»

Jay Gimenez. Quand on est arrivé, en 2008, les gens se demandaient ce qu’était ce nouveau groupe, qui dépote sur scène et dont le chanteur est complètement fou. Mais ils ne se rendaient pas compte que l’on s’était gaufrés mille soirées dans des cafés-concerts. C’est dur de jouer juste pour 20 personnes qui ne sont pas forcément venues pour t’écouter et qui n’en ont rien à faire de ta musique. Si tu n’as pas cette expérience-là au départ, tu arrives comme un puceau sur scène. Bourlinguer dans des mauvaises conditions, ça nous a appris beaucoup de choses.

Pourquoi avez-vous choisi de chanter en anglais ?

Mat Bastard. Ça vient du fait qu’on écoutait beaucoup de musique en anglais. C’est aussi une question de savoir-faire. Ce n’est pas évident d’écrire en français. On avait testé avec Carving, mais ça sentait un peu le test. Là, dans le nouvel album de Skip, on a mis une chanson en français parce qu’on aimait bien le texte et qu’on s’est dit, ça c’est cool. Et puis, l’anglais nous permet de jouer partout dans le monde.

Ça a changé quelque chose pour vous d’avoir la victoire du meilleur album rock, cette année ?

Yann Stefani. Ta mère est vachement contente (rires) ! Elle se dit que tu as bien fait d’être musicien.

Jay Gimenez. La boulangère du coin, elle te dit : «Clip the Us, ah, ché bien, cha !»

Yann Stefani. C’est un peu une fierté, surtout pour les parents. Quand tu fais de la musique, ils ont un peu peur pour toi, ils se demandent si tu vas réussir à vivre de ta musique.

Lio Raepsaet. Et par rapport aux professionnels aussi. Pour certains qui ne connaissaient pas encore le projet, ils te prennent plus au sérieux. Mais, avant ou après les victoires, on est resté les mêmes.

Vous êtes très actifs au niveau des réseaux sociaux. Vous avez d’ailleurs publié un message en hommage 
à Nelson Mandela…

Mat Bastard. Oui, parce que son état d’esprit, sa philosophie nous touchent, et j’espère que cela touche le plus grand nombre. Les écrits (de Mandela) et son action sont toujours d’actualité. En ce moment, c’est de pire en pire, il y a vraiment un regain de la haine de l’autre. Surtout sur les réseaux sociaux, il y a une grande hypocrisie. On se cache derrière une banane et on peut 
insulter tout le monde. Ça nous tient à cœur, on est vraiment militants du vivre ensemble. On le répète à tous nos concerts.

Quels sont les thèmes que vous abordez dans vos chansons ?

Mat Bastard. On aborde un peu tout. On est un groupe populaire au sens premier du terme, on essaie de faire des chansons qui résonnent pour nous. Ça va des fans à la peur de l’autre, des chansons sur la résignation, l’amour, la séparation, la religion, l’écologie, la politique. Pour revenir à l’intolérance, il suffit de voir les réactions haineuses sur Facebook juste après l’élection de Miss France, cela en raison de la couleur de sa peau. C’est incroyable ! Je comprends que des personnalités comme Harry Roselmack écrivent des tribunes et sortent de leur réserve. Il est passé au Grand Journal pour parler de sa tribune sur la France raciste, soulignant que ce « n’est pas le journaliste qui parle, c’est le Noir, le fils et le père ». Moi, je m’en suis pris dans la gueule parce que j’étais noir. Je pense à mes enfants et j’ai peur pour eux…

Max Catteloin (batterie). Les gens sont décomplexés, et c’est dramatique. Nous sommes de fervents militants du brassage culturel. On est dans une agglomération où il y a un 
super-brassage culturel, avec plus de 50 communautés qui se mélangent, vivent ensemble. C’est le vivre 
ensemble qu’il faut valoriser et arrêter de toujours parler de racisme. Je pense que plus on en parle, plus on arrose la plante qui pousse. C’est assez flippant, la montée du FN qu’il y a dans le pays et ce côté décomplexé de parler librement de racisme. Tout ça est choquant.

Votre prochain album sort le 10 février. Quelle sera sa couleur musicale ?

Mat Bastard. C’est un album de rock avec tous les préfixes possibles et inimaginables devant : pop, hard, punk, post…

Yann Stefani. On est vraiment fier de cet album. On a vraiment hâte de jouer les nouveaux morceaux sur scène, ça va nous faire du bien. Le single est déjà sorti mais notre album, ce n’est pas qu’un morceau, c’est un tout. Musicalement, c’est vraiment varié, pas formaté. Il faut l’écouter du premier morceau jusqu’au dernier ! (rires).

Mat Bastard. En tout cas, c’est un vrai album de STU (Skip the Use). On a choisi un concept qui est celui de ne pas en avoir. Donc, forcément, c’est un peu compliqué de savoir à quoi cela ressemble à partir d’un seul titre. Je suis sûr qu’il y a beaucoup de gens qui écoutent le single Nameless World à la radio en se demandant de quel groupe il s’agit. Entre Ghost, Cup of Coffee de notre précédent disque, Can Be Late, et ce nouveau morceau, il y a un monde. C’est ça, Skip the Use. Et le prochain titre sera totalement différent. Si les gens pensent entendre la même chose du début à la fin de nos concerts, il vaut mieux ne pas venir nous voir.

SKIP THE USE on the road. 

Le troisième album de Skip the Use (STU) sortira le 10 février 2014 chez Polydor/Universal. Leur dernier single, Nameless World, est en libre écoute sur la Toile. Le clip est paru cette semaine, sous la direction du dessinateur de Zombillénium, Arthur de Pins. Le groupe sera au Zénith de Paris jeudi 19 décembre. Un concert très attendu où il partagera l’affiche avec Shaka Ponk, Placebo et Yodelice. En avril 2014, STU sera en tournée en France avec des dates à Paris, Lyon, Toulouse, Lille ou encore au Printemps de Bourges. Les membres du groupe souhaiteraient revenir très prochainement avec Carving pour un projet encore tenu secret… On parle d’un album qui serait disponible sur le Net. À suivre.

Entretien réalisé par Claire Corrion, Corentin Linski, Pierre Leclaire (avec Victor Hache) paru dans l’Humanité du 16 décembre 2013 dans le cadre de l’opération Libres échanges en collaboration avec les jeunes correspondants du journal.