Raphael, rêveur inquiet dans sa bulle


RaphaelL’album Anticyclone de Raphael par Victor Hache. Le chanteur revient avec Anticyclone. Un album littéraire, poétique et voyageur écrit en tandem avec Gaëtan Roussel. Concert le 10 octobre au Casino de Paris

Depuis ses débuts et son premier album, Hôtel de l’univers, Raphael n’a cessé d’alterner chansons populaires et registre parfois pointu. Une démarche qu’il a commencé à vraiment assumer vers l’âge de 35 ans, à partir de l’album Pacific 231, ou encore Super-Welter. Après les années tubes (Caravane), il mettait fin à une pop fédératrice parfois jugée un peu trop lisse, pour s’aventurer vers des ambiances électro-rock plus complexes, plus tourmentées, concoctées alors avec Benjamin Lebeau, du groupe The Shoes. Il y eut aussi Somnambules, un opus plus joyeux mêlé de chorales d’enfants, où son regard se portait vers la mer et l’horizon, à travers le titre Eyes on the Island, composé avec Gaëtan Roussel. Lui qui chantait Je sais que la terre est plate revient avec Anticyclone (Sony Columbia), album littéraire, poétique, rêveur et voyageur structuré autour du piano avec la complicité du leader de Louise Attaque : « On l’a fait ensemble, c’est notre disque, confie-t-il. Gaëtan est d’une élégance totale, délicat, sensible, brillant. Moi, je pars souvent dans des choses un peu compliquées. Lui, ramène cette simplicité dans les structures. Il a quelque chose d’ascétique dans sa manière de composer la musique qui me plaît beaucoup. »

La musique, il la vit comme quelque chose de rassurant, une bulle protectrice, bien qu’Anticyclone s’ouvre par un titre teinté d’inquiétude, l’Année la plus chaude de tous les temps : « Cela parle à la fois du réchauffement climatique et d’un dérèglement interne, d’une tempête sous un crâne. L’inquiétude est grande face au réchauffement de la planète que l’on abîme, irrémédiablement. On s’abîme nous-mêmes finalement. C’est lunaire cette façon de marcher sur la tête, de courir vers le chaos et de détruire notre habitat. De le faire consciemment, ne pas lutter contre, cela me paraît invraisemblable, irresponsable. » On trouve aussi des visions durassiennes de la vie, sur fond de maladies tropicales. À l’image de Fièvres d’Asie, qui « raconte cette Asie fantasmée et le retour d’un type atteint de paludisme qui doit soigner cette maladie comme une fièvre du sommeil ». On marche aussi dans les pas du chanteur à Pompéi, évoqué dans Retourner à la mer (1), où il a aimé se promener lors de l’écriture de l’album près de Naples : « Il y a cette beauté antique qui ramène à un monde englouti. C’est l’Atlantide avec l’idée de se mettre en péril. » En duo avec sa compagne, l’actrice Mélanie Thierry « Je ne pense plus voyager », chante t-il. Ce qui ne l’empêche pas d’aimer la fabrique de souvenirs que crée le voyage. « Je trouve ça merveilleux de se remémorer une chose à La Havane, une autre en Birmanie… Ce sont des expériences puissantes, mais j’aime aussi rentrer. » Quant à Paris est une fête, elle fait écho au temps qui passe et au désir de perdition dans cette ville où l’aventure n’est jamais loin : « C’est une chanson qui évoque l’invisibilité qui se développe avec l’âge et la difficulté de trouver des sensations fortes quand on vieillit. » Raphael, qui s’interroge avec La question est why, en duo avec sa compagne, l’actrice Mélanie Thierry, avec laquelle il chante pour la première fois, avant de clore l’album par l’idée d’ailleurs (la Lune) et l’espoir qu’« un jour la joie recouvrira tout, comme les océans » sur une planète redevenue bleue.

 (1) Retourner à la mer est également le titre du livre de Raphael paru chez Gallimard au printemps qui lui a valu le prix Goncourt de la nouvelle. Concert le 10 octobre au Casino de Paris

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Laurent Voulzy: «Je rêvais de connaître le Brésil»


Voulzy

L’Album Belem de Laurent Voulzy par Victor Hache. Le chanteur revient avec Belem, album teinté de musiques brésiliennes, qu’il aime depuis son adolescence. Un disque gorgé de soleil entre bossa-nova et Rockcollection façon samba, qui mêle avec bonheur guitares tropicales et mélodies chaloupées.

 

Comment est née l’idée de faire un album brésilien ?

LAURENT VOULZY Depuis que je joue de la guitare, depuis l’âge de 16 ans, j’aime la musique brésilienne. Quand on joue de la guitare, on a un large éventail, on est fasciné par le jazz, le blues, le rock, le classique. Petit à petit, nos tendances naturelles et nos goûts nous portent vers un style et on fait des choix. Moi, ça été la pop avec mon groupe au lycée. La musique brésilienne, j’en jouais tout seul dans mon coin. Pour apprendre les accords, j’écoutais Baden Powell. La guitare, c’est l’instrument idéal pour la samba et la bossa-nova.

Qu’est-ce qui vous séduit dans la bossa, dont vous dites qu’elle a été une «révolution » ?

LAURENT VOULZY Je ne saurais dire ce que j’aime dans la bossa. Cela m’a plu tout de suite. C’est un style de musique né tard, vers la fin des années 1950-1960, qui d’un seul coup a envahi le monde. Peut-être est-ce parce que je suis originaire de la Guadeloupe. Toutes les musiques de l’arc antillais jusqu’au Venezuela et les côtes du Brésil sont cousines les unes des autres. En écoutant de la musique antillaise, je n’étais pas loin de ce qui se passe au Brésil pour ce qui est de la pulsion et du rythme, même si ce n’est pas la même culture.

Vous vous êtes glissé dans l’âme de la musique brésilienne de manière très fusionnelle…

LAURENT VOULZY Avant d’aller au Brésil, on a enregistré en studio ici avec des musiciens brésiliens et avec Philippe Baden Powell (corélisateur de l’abum avec Philippe Cohen Solal du groupe de néo-tango Gotan Project), fils du grand guitariste brésilien Baden Powell que j’ai tellement écouté quand j’étais ado. Pendant presque trois mois, on a été sur le morceau de 18 minutes Spirit of samba que j’ai fait dans l’esprit de Rockcollection, façon samba. J’avais la bénédiction de mes musiciens, on était dans l’authenticité. J’ai découvert le pays après, quand je suis allé faire le clip là-bas, où je suis resté dix jours. J’ai essayé de faire les choses de manière naturelle. À l’image de Timides, la chanson d’ouverture qui est directement inspirée par le Brésil et à la fois, pour le texte, par une jeune fille à qui je n’osais pas parler et qui n’osait pas me parler à la MJC de Nogent, quand j’avais 17 ans. C’est une chanson que j’ai commencé à composer à 18 ans, que je n’ai jamais finie et que j’ai terminée à Rio.

« Pour le cœur, la samba c’est bien »… comme le soulignent les paroles de Spirit of samba, écrites par Alain Souchon ?

LAURENT VOULZY « Et les gens malheureux le sont moins. » Je ne suis pas resté très longtemps au Brésil, mais on sent que la musique est à fleur d’eau, de terre, de peau. Elle est comme un vêtement pour les gens. On chante, on bouge facilement. Il y a des riches et une très grande classe pauvre. La musique est tellement présente chez les gens, c’est comme un cadeau. C’est fédérateur. Pour les gens qui vivent dans les favelas, le fait que la samba existe, je crois que ça les aide.

On sent que vous avez vibré à Rio, que vous découvrez pour la première fois, dont vous avez fait avec une très belle chanson au piano…

LAURENT VOULZY J’étais dans une chambre qui dominait une partie de la ville. Comme je rêvais depuis toujours de connaître le Brésil, je suis resté muet. Au bout d’un quart d’heure, je me suis mis à jouer sur un piano qui se trouvait là et j’ai trouvé cet air qui est venu directement. Cela a été une très grande émotion. Je ne pouvais dissocier Rio de la bossa et de la samba. Liverpool, c’est le rock, les Beatles. Ce sont des villes chargées d’un truc très fort lié à la musique.

Pourquoi avoir baptisé votre album Belem ?

LAURENT VOULZY Quand j’ai entendu ce mot prononcé en studio par Philippe Cohen Solal, ça m’a tout de suite fait rêver. Belem, c’est une ville au Brésil et c’est un bateau magnifique en France, un voilier de la fin du XIXe siècle qui a fait ses premières courses vers Belem pour aller commercer et a ensuite croisé dans les Antilles. Il avait un surnom, le Petit Antillais, et je l’avais déjà vu en Bretagne, à Belle-Île. J’ai trouvé que c’était un lien formidable entre l’Europe, la France et le Brésil.

Album Belem chez Sony Music/Columbia.

Nicola Sirkis: «J’espère qu’on pourra vivre un jour sur une autre planète»


Indochine

L’album 13 d’Indochine par Victor Hache. Rencontre avec Nicola Sirkis, leader d’Indochine, qui sort 13. Un album puissant, romantique et sombre, aux ambiances électro-berlinoises, où il évoque ses héros disparus (Bowie), le rêve d’ailleurs spatial ou l’actualité avec Trump le monde. Tournée à partir du 10 février. Concerts les 16, 17, 18 février à l’AccorHotels Arena, Paris 12e.

Quel sens donnez-vous à la pochette de votre album où l’on voit des enfants aux costumes colorés pas très souriants ?

Nicola Sirkis  Elle est signée Erwin Olaf, un photographe contemporain extraordinaire. C’est une référence à l’écrivain et peintre américain Henry Darger (une des chansons du disque) qui a bâti une œuvre incroyable. Il était précurseur de l’art brut et a inventé un monde à lui, une nouvelle planète. Les enfants sont confrontés à la violence des adultes. Ces jeunes filles semblent nous dire : « Maintenant, ça suffit. On en a bavé, c’est nous qui allons diriger le monde. »

Est-ce à dire que vous trouvez que le monde est sombre ?

Nicola Sirkis  Aujourd’hui, c’est encore plus compliqué que quand on a terminé l’album Black City Parade. Le monde est entré dans un chaos indescriptible. Depuis deux ans, on vit des périodes de sidération, de déprime, de mélancolie et de tristesse. La vie est belle, mais elle est cruelle aussi. Il fallait donner un sens à tout cela.

Dans Black Sky, le personnage part pour une autre galaxie. Vous pensez qu’on pourra vivre un jour sur une autre planète ?

Nicola Sirkis  C’est l’histoire d’un gars qui pète les plombs, coupe les communications et s’en va avec son vaisseau. J’avais vu pas mal de films de science-fiction très forts, Interstellar, Seul sur Mars, Gravity, qui évoquent ça. J’espère qu’on pourra vivre un jour sur une autre planète. Je rêverais que des extraterrestres viennent expliquer à la Terre entière : « Les mecs, calmez-vous, c’est nous qui nous avons façonnés. Vous êtes une expérience, maintenant aimez-vous les uns les autres » (rires). L’exploration spatiale est quelque chose qui me fascine. Elle nous fait nous échapper.

Donc, il y a de l’espoir…

Nicola Sirkis  Bien sûr. Il y a de l’espoir en Autriche, qui a failli tomber dans les mains de l’extrême droite. Aux Pays-Bas aussi, un des pays les plus démocratiques, ouvert sur tout : le mariage transgenre, la drogue, etc. Heureusement, ça été balayé. Et aux États-Unis, Barack Obama avait réussi à changer l’opinion que nous avions des Américains, avec des gens qui tout à coup paraissaient plus cool, même si là on est reparti en sens inverse.

D’où la chanson Trump le monde ?

Nicola Sirkis  J’ai eu envie d’en faire une métaphore caustique. Trump, c’est un pétard mouillé. En 2003, George Bush arrivait en France. Nous, on faisait notre premier Bercy, et je disais : « Un doigt pour George, un doigt pour Bush ! » Je suis tombé sur cette chanson des Pixies, Trompe le monde. Je trouvais que ça collait bien à Trump. C’est sidérant qu’un homme comme lui soit arrivé à la tête de ce pays.

Cela fait plus de trente-cinq ans qu’Indochine existe. Pas trop difficile de se renouveler ?

Nicola Sirkis  On est des survivants. Entre les années 1980, 1990, 2000 et aujourd’hui 2017, quand on compare un album d’Indochine avec un autre groupe, on ne se sent pas du tout démodés. On a cette chance de ne pas être largués. On a encore des références sans nous catapulter comme le groupe parrain de la pop. On n’a rien à faire de ça. On vit juste notre truc. Notre plus grosse récompense, c’est la tournée, le public. Et là, effectivement, les pendules sont à l’heure.

À qui pensez-vous quand vous dites, dans Station 13, « tous mes héros sont morts, je me raccroche à qui ? ».

Nicola Sirkis  On arrive à un âge où, effectivement, des gens qu’on a vénérés, qui nous étaient proches, disparaissent les uns après les autres. Je n’aurais pas été là si je n’avais pas apprécié Bowie. C’est vraiment une de mes sources principales d’inspiration, si ce n’est « la » source d’inspiration, même si je n’ai pas voulu faire du Bowie. Il y a aussi Salinger, qui était un de mes écrivains favoris. Quand je chante Je me raccroche à qui ? c’est une façon de dire « qui va encore me donner un coup de pied au cul pour avancer? »

La scène, c’est toujours aussi vibrant pour Indochine ?

Nicola Sirkis C’est l’espace de liberté qui nous reste et qui, franchement, est le plus intéressant, le plus motivant pour nous. Faire des chansons, c’est déjà extraordinaire, mais c’est très égoïste. On est entre nous. La scène, c’est le partage avec des milliers de gens. Et ce public nous donne le pouvoir d’instaurer une règle de démocratie fraternelle dans nos concerts. Il y a une émulation incroyable. On n’est pas beaucoup de groupes à vivre des moments aussi forts dans des stades.

Album 13/Sony. Tournée à partir du 10 février. Concerts les 16, 17, 18 février à l’AccorHotels Arena, Paris 12e.

Entretien. Bernard Lavilliers : «J’ai toujours écrit sur l’exil »


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Bernard Lavilliers 5 Minutes au Paradis par Victor Hache. Éternel voyageur et exilé dans l’âme, le chanteur baroudeur revient avec 5 Minutes au paradis. Un album de journaliste-poète qui témoigne des maux du monde, porté par le titre Croisières méditerranéennes, sur le drame des réfugiés, et l’Espoir, beau duo avec Jeanne Cherhal. L’artiste fait son retour à l’Olympia en novembre.

 

 

Vous évoquez beaucoup Paris dans votre album. Vous, le Stéphanois, est-ce qu’il vous arrive de vous sentir parisien ?

Bernard Lavilliers: J’aime Paris. Je ne sais pas ce que c’est qu’être parisien parce que, au fond, on est tous d’ailleurs. Avant, il y avait les Parigots qui étaient de Belleville et de Ménilmontant. Plus personne ne revendique cette histoire. J’ai l’impression que l’idée d’être parisien a disparu ou alors c’est quelque chose d’assez péjoratif pour un Marseillais, par exemple. La dernière fois que je suis revenu de voyage, après douze heures de vol, j’ai pris le taxi qui est passé par les quais tôt le matin. Et c’est vrai que ça a toujours ce charme. J’y vois toujours François Villon, Paul Verlaine. Paris est une ville de poètes du monde entier, de peintres, de musiciens…

Vous avez tenu à ouvrir par la Gloire, un poème écrit par Pierre Seghers. Qu’est-ce qui vous séduit dans ce texte ?

Bernard Lavilliers: J’étais en train d’écrire Vendredi 13, sur les événements, le Bataclan. La Gloire est un poème qui a été écrit pendant la guerre d’Algérie sur des mecs – c’est un parachutiste dont Seghers parle – qui sont aussi des fous de Dieu, de la nation, de la violence, de la France, de Tamanrasset à Dunkerque. Il y a une dinguerie d’être nationaliste à ce point. Par rapport au côté sanguinaire qu’il y a eu, je trouvais qu’il y avait quelque chose comme ça. Il écrit ça en 1954, ça devait être assez mal vu ce genre de texte à l’époque, où on disait qu’on faisait une opération de police dans l’Algérie française. J’ai trouvé que ce poème pouvait être transposé là maintenant. Les guerres économiques, à un moment, ça devient des guerres physiques. Il n’y a plus d’inhibition. C’est ce qu’il raconte, au fond.

Un texte qui vient avant Croisières méditerranéennes. Quel sens donnez-vous à cette chanson ?

Bernard Lavilliers: Au départ, j’avais écrit un texte plus long. Une nouvelle où je compare la croisière Costa en Méditerranée, qui croise fatalement des Zodiac plus ou moins rapiécés. Ce sont des bateaux d’une hauteur incroyable d’où on ne risque pas de voir les réfugiés en dessous qui rejoignent les côtes et essaient de sauver leur peau. Il y a deux mondes qui vivent en parallèle sur la même mer et qui ne se voient pas. J’ai fait une mélodie extrêmement douce pour éviter le tragique. Quand on écrit sur ces thèmes, on peut vite être dans le pathos ou en faire des kilos et devenir ridicule. J’ai toujours écrit sur l’exil. Dans ma tête je suis un voyageur, donc un exilé. Je ne suis pas forcément parti pour fuir quelque chose. Même dans Question de peau, je parle d’un Africain qui débarque seul et qui rase les murs pour ne pas se faire attraper par la police. Maintenant, ce sont des troupeaux d’exilés qui peuvent être des réfugiés climatiques ou qui fuient la faim, la guerre, les barbus ou les dictateurs de toute sorte.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Vendredi 13 ?

Bernard Lavilliers Il fallait que j’écrive sur le Bataclan. C’est du témoignage, ce que je ressens profondément. J’essaie de traduire ce qu’ont ressenti pas mal de gens, sauf que j’enlève la peur. Je décris ce que c’est : « Ces pantins noirs au captagon (amphétamines – NDLR) vident leur néant sous les néons. » Il ne faut pas oublier cette histoire où il y a eu 130 morts. Je parle de cela, de l’idéologie de ces barbus qui sont très près du gibet de Montfaucon, de l’Inquisition, des assassins de la Commune. Je compare ces crises effroyables d’assassinats. Ils ont une théorie fasciste. Ils ne supportent pas la démocratie, c’est clair. Il y a quelque chose de nazi derrière tout cela. C’est ce que je ressens. Et puis, ça doit attirer les mecs un peu trop jeunes, dérangés dans leur tête. Je vois très bien tout cela.

Quelle lecture faites-vous du titre 5 Minutes au paradis  ?

Bernard Lavilliers: C’est un marchand d’armes, moitié mercenaire, qui est là-bas sur les frontières. Ce ne sont pas des gentils, les mecs que je décris. Je chante : « 5 minutes au paradis avant que le diable n’apprenne ta mort ». Comme s’il y avait une erreur d’aiguillage. C’est presque un polar cette chanson. Dedans il y a les Blackwater, une société militaire, une armée privée. Je les ai rencontrés en Afrique du Sud. 50 000 hommes, des mercenaires. Ils sont forcément par-ci, par-là, parce que tout le monde ne veut pas voir les GI revenir les pieds devant. Je le dis d’ailleurs, « pour Daech, ça dépendra des ogives de Blackwater ». Est-ce qu’ils vont utiliser les bombes qui n’ont que 5 à 10 kilomètres de rayon ou pas ? Pour ne pas tuer tout le monde, du moins c’est ce qu’ils croient, ils ont « miniaturisé » les effets.

Récemment vous chantiez la Loi du marché en duo avec Cyril Mokaiesh. Et là, vous revenez sur la crise et ses ravages à travers la chanson Charleroi…

Bernard Lavilliers: C’est n’importe quelle ville qui part en friche, qui perd de la population, du travail, où s’impose la loi du plus fort. Dans le clip que j’ai tourné, on voit une maison de mineurs calabrais à 500 mètres de la mine qui est devenue un musée. Le père de mon bassiste a vécu là. La Méditerranée est là. Il y a toujours plein d’Italiens dans ce quartier, des gens du Maghreb. Des pauvres. On est sur les effets de la crise avec quelqu’un qui veut rester, comme s’il pouvait sauver la ville tout seul. Et il y un milliardaire qui a racheté une partie du centre-ville. D’accord, il a fait mettre un coup de peinture, mais le chômage est toujours là. Le type qui veut rester, il sait très bien que l’autre lui ment, et pendant ce temps-là, puisqu’il n’y a plus rien, plus de loi, les trafiquants d’armes et de came peuvent s’installer.

Il y a aussi Bon pour la casse, une chanson qui traite du licenciement…

Bernard Lavilliers: C’est la version des Mains d’or pour cadre supérieur. C’est une véritable histoire. Il est numéro 1 dans une entreprise et se retrouve à la rue en une demi-heure, viré sans savoir pourquoi. Tout ce que je raconte, il me l’a dit, même si je l’ai écrit autrement. Il finit en bas d’une tour de la Défense avec ses cartons et les vigiles qui lui disent de ne plus entrer même s’il a oublié un truc. Ils ne le connaissent plus. Peut-être que certains se croyaient à l’abri comme lui, non. Dans le dégraissage, c’est un changement de stratégie. On met un cadre plus neuf, qu’on paiera moins.

Que pensez-vous du paysage politique depuis l’élection d’Emmanuel Macron ?

Bernard Lavilliers: Il paraît sûr de lui jusqu’au moment où ça va se dégrader. La France n’est pas une entreprise. Il y a des êtres humains. La robotisation, les nouvelles technologies, on en est parfaitement conscient. On ne va pas maintenir des emplois qui n’existent plus. Je sais bien qu’on ne vendra plus de CD la prochaine fois, mais je ne vais pas m’obstiner à croire que le vinyle va le remplacer ! Macron a une fâcheuse tendance à prendre les gens pour des cons. C’est sa grande jeunesse peut-être qui fait ça. Là où Michel Onfray a raison, c’est qu’on a eu le choix entre l’extrême droite et lui. Alors ? Voilà l’histoire. Ce que je pense de sa grande entreprise de nettoyage, de transparence, c’est qu’il n’y aura jamais autant de corruption. Parce que ce ne sont pas des gens de métier et que les personnes issues de la société civile gagnaient plus d’argent auparavant. À la limite, il pourrait démontrer que le capitalisme moderne, c’est la solution, qu’il est plus humain. Moi, je ne le pense pas. Ce que Macron a réussi à faire, c’est détruire à peu près le Front national. En fait, on assiste à un grand écart entre un vieux monde avec de vieilles obsessions comme les nationalistes et un monde de geeks, comme mon petit-fils, qui bosse dans une espèce de ruche de cerveaux, sans connexion avec le réel. Le problème est qu’il n’y a pas de production tangible, c’est pour ça que je me moque de Mittal dans la chanson Fer et défaire.

Heureusement, à la fin, il y a une note d’optimisme avec l’Espoir, que vous interprétez en duo avec Jeanne Cherhal…

Bernard Lavilliers: Que j’ai voulue en conclusion de mon album un peu raide, noir. Ce n’est pas un disque romantique, c’est plutôt un album de journaliste. Ça parle beaucoup de choses qui se passent. Il fallait une voix comme celle de Jeanne, que j’aime beaucoup. C’est un peu Le soleil se lève aussi, malgré tout ce qu’on a vécu ces derniers temps, et ce n’est pas fini, cette menace.

 

5 Minutes au paradis, un album fort et émouvant

Son nouvel album traduit la conscience du chanteur, magnifique passeur de poésie qui continue de croire en un monde meilleur.

Bernard Lavilliers, qui va fêter ses 71 ans en octobre, ne vieillit pas, animé par la musique, sa passion depuis plus de cinquante ans, et son envie de toujours boxer le système : « Ça me plaît d’être en colère indéfiniment », s’amuse-t-il. Ses chansons continuent d’accompagner le mouvement du monde, nourries de l’actualité, même quand elle est sombre comme aujourd’hui. Dans son nouvel album, 5 Minutes au paradis, il s’en remet d’abord à la poésie avec la Gloire, poème de Pierre Seghers écrit durant la guerre d’Algérie. Il célèbre Paris et ses poètes (Paris la Grise, Montparnasse-Buenos Aires…), évoque les attentats (Vendredi 13), la crise et la désindustrialisation avec Fer et défaire (« Mittal le serpent minéral ») ou Charleroi, qui rappelle le titre Saint-Étienne, écrit en 1975. Un album « raide, noir », dit-il, celui d’un journaliste-poète qui trempe sa plume dans la réalité de l’époque. À l’image de Bon pour la casse, sur le chômage, ou de Croisières méditerranéennes, qui témoigne de la tragédie des réfugiés mourant en mer. Un disque qui traduit la conscience du chanteur, magnifique passeur de poésie, qui continue malgré tout de croire en un monde meilleur avec l’Espoir, superbe duo avec Jeanne Cherhal, qui conclut un album fort et émouvant réalisé avec la complicité de Romain Humeau, Fred Pallem, Feu Chatterton ! Benjamin Biolay et Florent Marchet. V. H.

 Album 5 Minutes au paradis, chez Barclay. Le chanteur sera en tournée à partir du 3 novembre et à l’Olympia du 24 novembre au 3 décembre.