Marie-Galante, mosaïque créole et magnifique « Terre de Blues »


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Marie-Galante, envoyé spécial. 

En  14 ans d’existence, le festival de l’île de l’archipel de Guadeloupe est  devenu  un événement musical majeur de la Caraïbe francophone.  Lors de sa dernière édition, il a notamment accueilli Kassav’, Admiral T, Omar Pene, Damian Marley, Raul Paz, Guy Davis  où le big band de jazz créole Misikopéyi.

Marie-Galante est un bout du monde. Une île des Antilles françaises de l’archipel de Guadeloupe rendue célèbre par la chanson de Laurent Voulzy  où chaque année a la mi-mai se déroule Terre de Blues. Un blues très large comme en témoigne l’affiche du festival qui en 14 ans d’existence est devenu un événement majeur dans la Caraïbe francophone, permet à Marie-Galante de sortir de son isolement et de revivifier son économie locale grâce à la présence de près de 15 000 festivaliers. Dans une atmosphère bon enfant, le public s’y presse ainsi que les artistes qui aiment venir se produire dans cette Île verdoyante si authentique, encore préservée du tourisme de masse. 

Située à 7000km de Paris, la galette comme on l’appelle ici, a accueilli des musiciens du monde entier depuis la création de Terre de Blues en 2000 (Alpha Blondy, Johnny Clegg, Manu Dibango, Salif Keita ou Keziah Jones…). Une programmation très diversifiée cette année encore, qui a vu défiler le groupe  de zouk phare des Antilles, Kassav, l’artiste de reggae-dancehall  guadeloupéen Admiral T, le chanteur sénégalais Omar Pene, le groupe Chic et l’Américain Nile Rodgers, le cubain Raul Paz, Damian Marley, le fils du légendaire musicien jamaïcain, le bluesman américain Guy Davis ou les musiciens de jazz créole Mizikopéyi sur les deux scènes du festival au port de Grand-Bourg et à l’habitation Murat : «Pour nous, confie Harry Selbonne, directeur du festival, le blues, ce n’est pas simplement la musique des champs de coton du sud des Etats-Unis. Le  blues, c’est également la manière de manger, de marcher, de parler, de vivre. C’est pourquoi, nous avons voulu, dès l’origine, relier les trois Saint-Louis, du Sénégal, de Marie-Galante et du Mississippi». Parmi les concerts qui ont marqué le festival, il y a celui d’Admiral T. Le chanteur qui a grandi dans un quartier défavorisé de Pointe-à-Pitre en Guadeloupe chantait pour la première fois à  Marie-Galante : « ici, c’est authentique, on se rapproche de la nature dit-il. Ma musique qui mélange les influences caribéennes, est une mosaïque créole. Un peu comme le blues. C’est pourquoi, j’ai totalement ma place dans le festival Terre de Blues. C’est comme le Gwoka (style musical traditionnel de Guadeloupe accompagné de percussions et de tambours appelés « ka »),  on ne peut pas chanter cette musique-là si ça ne vient pas des tripes ».

 A l’origine d’un genre musical qu’il définit comme l’«afro feeling music», le chanteur Sénégalais Omar Pene s’est déjà produit en Martinique et en Guadeloupe, mais jamais encore à Marie-Galante. Il aime le lien qui unit l’Afrique et les Antilles : «on a déjà joué dans les îles et à chaque fois, c’est comme si on était au Sénégal. Les Antillais viennent d’Afrique et ça se sent de par les couleurs, le comportement des gens. On arrive à communier, à établir un lien avec le public même s’il ne comprend pas les paroles de mes chansons qui sont en wolof. Cela prouve qu’il y a des racines. On ne se sent pas du tout dépaysé!»

Tony Chasseur, leader du big band de douze cuivres Mizikopéyi, aime mêler tradition créole et rythmiques jazz : « Nous faisons du jazz créole explique-t-il. Notre démarche vient des Etats-Unis et de la Nouvelle-Orléans de par la dimension big band de cuivres. Mais nous inscrivons cela dans la représentation de nos rythmes locaux en mêlant la biguine, la mazurka et le zouk ». Le chanteur martiniquais apprécie lui aussi la philosophie du festival Terre de Blues où se croisent reggae, zouk, musique traditionnelle antillaise, africaine, blues ou  jazz créole: « ce  festival représente un grand événement dans la région observe-t-il et la qualité de ce qu’il propose renforce cette impression. L’affiche fait preuve d’une grande diversité ».

Tony Chasseur est ravi d’avoir pu ainsi se produire dans cette Terre de Blues qu’est Marie-Galante : « Etant Martiniquais, cela me rappelle mon enfance. Aux Antilles, nous sommes un carrefour avec toutes ces influences qui viennent de l’Amérique du Nord, de l’Amérique du Sud,  et comme département français, je me souviens que nous recevions la variété, les yéyés… Cette diversité que je perçois dans ce festival fait partie de mon vécu d’enfant et d’adolescent antillais. J’en suis heureux ».

http://www.humanite.fr/culture/terre-de-blues-rencontre-avec-les-artistes-du-fest-541847

http://www.humanite.fr/culture/le-festival-terre-de-blues-se-deroule-jusqu-lundi-541841

  • Le festival Terre de Blues s’est déroulé du 17 au 20 mai à Marie-Galante sous le parrainage de Judith Symphorien, célèbre voix de Radio Caraïbe Internationale

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Site festival Terre de Blues: http://www.terredeblues.com/

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Marie-Galante. Terre de Blues, festival incontournable de la Caraïbe francophone


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Marie-Galante, envoyé spécial. 

Festival incontournable et événement musical majeur de la Caraïbe, Terre de Blues a accueilli sur trois jours près de 15 000 festivaliers à  Marie-Galante. Pour sa 14ème édition qui s’est déroulée à la mi-mai, ses organisateurs avait imaginé une riche programmation artistique avec notamment la présence de  Kassav, Damian Marley, Admiral T, Raul Paz ou Omar Pene. Rencontre avec le directeur du festival, Harry Selbonne, président de la Communauté des communes de Marie-Galante.

Comment est né le festival Terre de Blues ?

Harry Selbonne : On a voulu créer cet événement culturel parce qu’on s’est rendu compte que Marie-Galante souffrait d’un déficit en terme d’image. A l’époque, on ne parlait pas de l’île, il n’y avait pas d’office de tourisme, il y avait juste quelques restaurants. Donc, on a commencé à travailler un projet culturel qui soit d’envergure. Nous voulions restaurer l’image de Marie-Galante, mais aussi créer une animation touristique et économique de manière à  irriguer tout le territoire. Un jour, deux « fous » ont débarqué Pierre-Edouard Decimus (co-fondateur du groupe Kassav) et Eddy Compère qui en 2000 m’ont proposé un concept « créole blues ». C’est parti comme ça.  Le festival Terre de Blues est un temps fort social qui permet de vérifier le légendaire accueil de la terre marie-galantaise. Et c’est sans conteste une manifestation musicale où se produisent des artistes de renommées internationales et un événement économique très important.
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Quel est l’impact du festival sur l’économie de l’île ?
Harry Selbonne : Le festival a un budget de 600 000 euros, dont trois cent mille euros restent dans l’économie marie-galantaise, ce qui n’est pas rien. Toutes les structures hôtelières sont remplies à cette occasion, l’hébergement, la restauration…tout cela représente un temps fort économique. Marie-Galante compte environ 11600 habitants. Au moment du festival, elle double sa population, automatiquement, ça a des répercussions sur les restaurateurs, les hébergeurs, sur le petit commerce…

L’appellation «Terre de Blues» couvre un champ très large…

Harry Selbonne : Pour nous, le blues, ce n’est pas simplement la musique des champs de coton du sud des Etats-Unis. Le  blues, c’est également la manière de manger, de marcher, de parler, de vivre. C’est pourquoi, nous avons voulu, dès l’origine, relier les trois Saint-Louis, du Sénégal, de Marie-Galante et du Mississippi. Nous réalisons ainsi la boucle. Nous estimons qu’il y a du blues sur tous les territoires où l’esclavage a existé. Ce qui explique que dans chacune de nos programmations, on trouve des artistes africains, guadeloupéens, martiniquais mais aussi des artistes de la Caraïbe anglophone, la Jamaïque ou hispanophone, Cuba et il y a toujours un bluesman, des Etats-Unis par exemple. C’est cela que nous voulons mettre en avant car Marie-Galante est une terre de plantations de cannes, une terre de souffrance, une terre où il y a eu l’esclavage. La musique, c’est la liberté et quand nous programmons des spectacles à l’habitation Murat, où il  y a eu des esclaves qui sont sué sang et eau, je crois  que c’est un pied de nez à l’histoire. Ainsi, je me souviens que , quand Johnny Clegg le zoulou blanc d’un pays où l’apartheid existait, est venu chanter à l’habitation Murat, cela a été un moment extraordinaire.

Parlez-nous du thème du festival « apprentissage et transmission culturelle »…

Harry Selbonne : Ce qui est important pour nous, c’est de pouvoir transmettre, d’apprendre et de faire en sorte qu’il y ait une appropriation de l’événement. C’est pourquoi nous avons  voulu démarrer par le festival des enfants « El Rancho ». Nous avons  une convention avec l’Education nationale, où dans le cadre du projet d’établissement, les élèves de  CE2 et  CM2 de Marie-Galante ont ainsi préparé des chansons, de la danse etc… Il y a aussi Fanswa Ladrezeau, joueur de Ka (percussion guadeloupéenne) très réputé qui intervient dans le cadre d’un master class de ka, dans les écoles de Marie-Galante dans les villes de Grand-bourg et de  Capesterre.  A travers ces actions, cet aspect d’apprentissage et de transmission est fondamental pour nous nous car il s’agit de faire en sorte qu’on n’oublie pas notre culture, nos origines, notre patrimoine. C’est une manière de se replonger vers nos racines et ça aussi c’est du blues.

Entretien réalisé par Victor Hache

La 14ème édition du festival Terre de Blues a eu lieu du  17 au 20 mai  à Marie-Galante sous le parrainage de Judith Symphorien, célèbre voix de Radio Caraïbe Internationale.

Terre de Blues, rencontre avec les artistes du festival

Marie-Galante, envoyé spécial.
Parmi les artistes et personnalités présentes à Terre de Blues, nous avons rencontré Jacob Desvarieux et Jocelyne Beroard du groupe Kassav’, le chanteur et musicien cubain Raul Paz, ainsi que la marraine de l’édition 2013, Judith Symphorien, célèbre voix de Radio Caraïbe Internationale. Ils nous disent pourquoi ils aiment le festival de Marie-Galante.

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-Jacob Desvarieux (co-fondateur du groupe Kassav’)

« Mon père est originaire de Marie-Galante et ma mère est de Saint-François en Guadeloupe. On vient jouer à la maison en fait ! (rires). C’est la première fois que Kassav’ se produit à Marie-Galante. Mais personnellement, je m’étais déjà produit au festival puisque que c’est Pierre-Edouard Decimus, le créateur même de Kassav’ qui a monté le festival la première année. J’y étais venu et avec d’autres musiciens, on jouait du blues. Un blues, non pas des champs de coton, mais celui des champs de cannes ! Marie-Galante est une île authentique avec des valeurs et une vraie qualité de vie. Kassav’ à Terre de Blues, on est un peu les régionaux de l’étape puisqu’il y a plein de groupes qui viennent jouer du monde entier et nous, on est du coin. On a un public qui connait les paroles de toutes les chansons. C’est grâce à eux qu’on est là. Ils nous soutiennent depuis le départ. Il y a beaucoup de gens qui sont là venus de la Guadeloupe en face. Il y a des rotations de bateaux supplémentaires pour acheminer les gens. Marie-Galante va pencher un petit peu le temps du festival ! »

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-Jocelyne Beroard (chanteuse du groupe Kassav’)

« Toutes nos Îles de Caraïbes sont des terres de blues en fait. On dit toujours que la musique est l’expression de l’âme des compositeurs. De ce point de vue, je pense que la musique de Kassav’ est quelque part médicinale. Souvent, on nous met dans une catégorie de musique à danser, de fête, dans quelque chose de complètement léger. Chez nous, nous avons l’habitude de la dérision et de ne pas nous prendre au sérieux. Lorsqu’on a un problème, on commence par en rire pour pouvoir faire face. La musique sert à cela aussi je crois. C’est un regain d’énergie qui aide à surmonter les difficultés. Le zouk, ça soigne ! (rires). C’est une musique qui permet de ne pas ressasser tous les problèmes qu’on a, de les oublier un peu et peut-être justement d’avoir plus d’énergie ensuite. »

RaulPazRaul Paz (chanteur-musicien cubain)

« C’est la première fois que je joue à Marie-Galante, la première fois aussi que je viens en Guadeloupe. Je suis un caribéen convaincu qu’il faut s’unifier, être ensemble, jouer et partager des choses. Nous sommes de vrais cousins, même si nous ne sommes pas toujours en contact malheureusement. Les îles de la Caraïbes sont des pays petits pays avec des langues différentes, des habitudes différentes, mais au fond, nous avons beaucoup de choses en commun. Nous avons une culture commune. Je crois qu’il n’y pas un endroit au monde qui a eu autant d’influence sur la musique internationale que la Caraïbe. Elle est le vivier d’énormément de musiques qui sont devenus des genres musicaux mythiques. Un festival comme Terre de Blues à Marie-Galante, c’est un peu le centre de la Caraïbe. Pour moi, c’est quelque chose qui a énormément d’importance. »

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Judith Symphorien (animatrice de Radio Caraïbe Internationale (RCI), marraine de Terre de Blues 2013)

-« J’ai dit tout de suite oui lorsqu’on m’a proposé d’être la marraine du festival. Pour moi, c’est une sorte de reconnaissance du travail que j’accomplie depuis une trentaine d’années au sein de la radio RCI. J’ai une image assez forte auprès de la population, je me devais forcément d’accepter. Je suis une enfant de Marie-Galante. Pour moi, c’est un honneur de m’avoir désigné en tant que marraine.
J’aime l’ambiance du festival. Cette manifestation est un véritable poumon d’oxygène pour l’économie marie-galantaise, même si cela ne dure que sur quelques jours. On sent que les gens sont bien. Les concerts sont d’une qualité exceptionnelle. C’est cette magie qui s’exalte de ce festival qui me ravie. Ce n’est que du bonheur de voir que Terre de Blues se développe au fil des années. Je serai à tous les concerts sans exception. J’ai un coup de cœur particulier pour Kassav’ car lorsque j’ai commencé ma carrière radiophonique, le groupe commençait également. J’ai beaucoup passé la musique de Kassav’ et dans une moindre mesure, j’ai dû contribuer aussi à leur succès (rires). Mais, je suis fan de tous les artistes qui sont présents, le groupe Chic, Damian Marley, Admiral T… C’est une très belle programmation ! »

Propos recueillis par Victor Hache

Hommage. Fin du voyage pour l’éternel Métèque


Moustaki1AGeorges Moustaki est mort jeudi 23 mai, 
à Nice, à l’âge de soixante-dix-neuf ans. De Piaf aux influences brésiliennes, sa chanson éminemment délicate témoignait de son profond humanisme.Ses obsèques auront lieu lundi au cimetière parisien du Père Lachaise à 15h00.

Georges Moustaki est mort et on a envie de pleurer comme jamais. Le chanteur est décédé jeudi 23 mai, à Nice, à soixante-dix-neuf ans, des suites d’une maladie respiratoire. Moustaki incarnait la bonté et la douceur d’un homme qui savait regarder le monde avec humanisme. Moustaki, c’était l’élégance même, un homme à la voix d’une douceur infinie pour qui tout commença en 1969, avec la chanson le Métèque, dans laquelle il chantait « (sa) gueule de juif errant, de pâtre grec ».
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Youssef Mustacchi, de son vrai nom, était né le 3 mai 1934, à Alexandrie en Égypte. Ses parents, grecs, Nessim et Sarah, originaires de Corfou, tenaient une librairie dans la grande cité côtière marquée par son cosmopolitisme. Dans la rue, on parle arabe, à la maison, le grec, l’italien et le français, que le jeune Moustaki apprend dans une école d’Alexandrie. Ses premières émotions, il les a vécues dans cette ville au nom féminin dont il restera amoureux toute sa vie. Chaleureuse, reflet d’un beau métissage culturel, elle est ce coin de paradis qu’il garda dans son cœur et lui permet de penser avec nostalgie à ses années d’adolescence.

C’est ici que Moustaki découvre le monde et que naît le désir de partir pour Paris, la Ville lumière. Il y voit la promesse d’une riche vie intellectuelle, la possibilité de rencontrer des artistes, de visiter les musées. Bac en poche, il s’installe en 1951 dans une ville qu’il trouve d’abord laide et très grise. Le soleil de la Méditerranée lui manque mais il se sent libre. Il veut tout embrasser de la culture française. Pour vivre, il fait du porte-à-porte, vendant des livres de poésie, se lance dans le journalisme comme correspondant culturel d’un journal égyptien, fait le barman dans un piano-bar.

Le début de la grande aventure

Une vie de bohème pour le jeune Moustaki qui compose quelques airs à la guitare jusqu’au jour où, aux Trois Baudets, il assiste à un tour de chant de Georges Brassens, qu’il rencontre plus tard. Une révélation pour Moustaki qui se voit encourager à continuer dans la chanson par Brassens. Il a vingt ans, se marie et a une fille, Pia. Jeune père de famille, il prend alors son destin en main. Brassens lui facilite les choses, lui présente les gens du métier, dont l’éditeur producteur Jacques Canetti. On l’encourage à faire de la scène, mais il se sent trop timide pour se produire devant un public. Moustaki hésite encore entre la peinture et la musique, quand, en 1954, il fait la connaissance d’Henri Salvador, à qui il propose d’écrire des chansons.


C’est le début de la grande aventure et la rencontre avec Édith Piaf, qui est alors une star parmi les stars, l’étoile incontestée du music-hall. Elle lui demande de lui écrire des chansons. Il admirait Piaf, mais n’aimait pas particulièrement son univers. Il se sentait plus proche de l’esprit de Saint-Germain-des-Près, des chanteurs comme Philippe Clay, Mouloudji, Juliette Gréco. Il se rend cependant régulièrement boulevard Lannes, où Piaf habite et a l’habitude de recevoir ses amis. Peu à peu, leur relation se fait plus complice et leur passion pour la chanson va les réunir. Invité à la suivre en tournée, il l’accompagne à l’étranger, en Europe, aux États-Unis. Mais Moustaki a besoin de respirer, de vivre par lui-même et non à travers une personne, fût-elle Piaf. Ce qui ne l’empêche pas, à vingt-huit ans, de lui écrire ce qui deviendra un tube, Milord, chanson qui fit le tour du monde et qui, il faut bien le dire, n’a pas vieilli d’un pouce.

Un cycle s’achève. Moustaki, qui a découvert le métier avec la plus grande des chanteuses, rêve à son tour d’être reconnu comme auteur-compositeur-interprète. Il gratte quelques accords à la guitare et écrit pour Colette Renard, Yves Montand, Barbara. Il sort quelques 45 tours, dont Eden Blues, les Orteils du soleil, les Musiciens. Moustaki renoue avec ses racines grecques, fait plusieurs voyages dans son pays d’origine, rencontre Melina Mercouri, qui interprétera le Métèque et En Méditerranée, des chansons qui, pour elle, étaient comme des actes de résistance en pleine époque de la dictature des colonels.

Il y aura aussi la rencontre avec Reggiani. C’est Barbara, pour laquelle il écrira et chantera en duo la Longue Dame brune, qui lui fit connaître l’acteur de Casque d’or aux côtés de Simone Signoret. Reggiani, à ce moment-là, cherche à se diversifier et entreprend une carrière de chanteur. Les deux hommes vont sympathiser et prendre plaisir à travailler ensemble. C’est ainsi que naîtront quelques-unes des plus belles chansons écrites par Moustaki et que Reggiani popularisera en un premier temps sur la scène de Bobino, dont Sarah, Votre fille a vingt ans, Ma liberté, Ma solitude.

Moustaki a beau se présenter ici ou là sur scène, il ne connaît pas encore le succès en tant qu’interprète. Peu après 68, sort alors un 45 tours, le Métèque. Le succès est immédiat et lui permet d’enregistrer son premier 33 tours. Un répertoire qui le conduit jusqu’à Bobino, où il se produit en 1970. Son tour de chant comprend des titres comme Ma solitude ou le Métèque et déjà le public est séduit par l’atmosphère mélancolique et voyageuse que le chanteur et ses musiciens installent sur scène. Ce sera désormais la marque de fabrique de Moustaki, dont chaque spectacle est marqué par cette convivialité.

On vient voir Moustaki sur scène comme si on était à la maison, écouter des chansons comme Donne du rhum à ton homme ou Dans mon hamac. Attiré par la culture du « tropicalisme » au Brésil, il part en tournée à Rio, lors du Festival international de la chanson populaire, où il rencontre des artistes comme Jorge Ben, Chico Buarque ou Gilberto Gil, et se familiarise avec les rythmes et la musique brésilienne. Des sonorités qui imprégneront de plus en plus son univers. Il reprendra ainsi Carlos Jobim chantant les Eaux de mars, dont le titre original est Aguas de março.

Le Métèque est devenu un hymne antiraciste

Il aime voyager et découvrir les cultures dont il s’inspire pour ses créations. Sa rencontre avec Mikis Theodorakis fut l’une des plus importantes. Grâce à lui, il prend conscience que l’on peut être poète et un artiste engagé. Les mots peuvent à eux seuls changer le cours des choses. Moustaki les utilisera avec sensibilité pour défendre ce en quoi il croyait : le respect des hommes et des femmes, l’amour de son prochain, le brassage des cultures… C’est ainsi que le Métèque est devenu un hymne antiraciste. Une chanson qui célébrait le droit à la différence « comme un cri de révolte de toutes les minorités » (1), disait-il.

D’autres rencontres encore ont marqué sa vie, celle avec Marguerite Monnot, à qui l’ont doit des chansons restées dans la mémoire collective telles que l’Hymne à l’amour, les Amants d’un jour, Mon légionnaire, etc., et dont le talent impressionnait Moustaki : « Je lui dois d’avoir mis en musique Milord et quelques autres. Concertiste de talent (…) elle aurait pu composer des ouvrages symphoniques et savants. Elles s’est tapie dans l’ombre de Piaf pour lui écrire quelques joyaux. » Bien que d’un tempérament solitaire, il aimait partager ses enregistrement avec les voix qu’il appréciait, collaborations que l’on retrouve dans différents albums (Joujou, Ballades en Balade, Tout reste à dire), tels Maxime Le Forestier, Paco Ibanez, Richard Galliano, Areski Belkacem, Nilda Fernandez ou Enzo Enzo.

Autant de rencontres musicales qui lui ont valu la reconnaissance des anciens comme des plus jeunes. À l’image de son dernier album, en 2008, dans lequel il avait tenu à interpréter quelques-unes de ses plus belles chansons en duo avec Cali, Stacey Kent, China Forbes, Sarah Murcia ou Vincent Delerm. Son nom inscrit au Larousse témoigne du fait qu’il avait su devenir un des grands classiques de la chanson française.

Durant quarante ans, la chanson, la scène, les voyages, les amis, le public, lui ont donné le souffle de continuer à nous enchanter et nous faire rêver jusqu’à ce 8 janvier 2009. Un jour de tristesse où il annonça sur la scène du Palais de la musique catalane, à Barcelone, qu’il chantait pour la dernière fois. « Le public a réagi par un silence ému, plus bouleversant que les plus grandes ovations », se souvenait-il. Nous ne reverrons plus sa belle silhouette dans les rues de son île Saint-Louis qu’il aimait tant, où il avait perché son nid. Adieu l’artiste !

(1) La Sagesse du faiseur 
de chansons, éditions JC Béhar.

Victor Hache

Entretien avec Georges Moustaki en 2008 à l’occasion de la sortie de son album « Solitaire » http://www.humanite.fr/culture/le-chanteur-du-meteque-georges-moustaki-est-mort-542130

Hommage
Georges Moustaki Un vrai humaniste et une immense délicatesse

Claude Lemesle, parolier (*)

« Georges Moustaki était un chanteur d’une extrême élégance et qui en même temps était très populaire. On sentait tous les textes vraiment peaufinés, léchés, ciselés. C’était un orfèvre et sa chanson touchait très directement. C’est quelque chose d’exceptionnel et qui me touche terriblement chez lui. Ce n’était pas une grande voix mais c’était un timbre. Un timbre qui contrairement à certains autres dans la chanson contemporaine, hélas, est parfaitement reconnaissable. Il chantait tout avec une espèce de douceur qu’on pouvait quelquefois assimiler à de la nonchalance, mais qui n’était, je crois, que de la discrétion. La discrétion chez Georges, c’était quelque chose de fortement ancré en lui. À chaque fois qu’on évoque les très grands de la chanson francophone, on pense à Brassens, Brel, Nougaro, Ferré, mais on cite rarement Moustaki. C’est injuste parce qu’il fait partie des très très grands – d’ailleurs les plus grands l’ont chanté – et, en même temps, c’est compréhensible parce que ce n’était pas quelqu’un qui se mettait tellement en avant. Lui, ce n’était pas tout en force, c’était tout en charme. Son style est intemporel. J’adore Votre fille a vingt ans. Il était capable de faire ça, d’écrire quelque chose de fort et très scénique comme Milord ou des choses très marrantes comme Donne du rhum à ton homme ou Dans mon hamac. C’était un homme extrêmement éclectique, il avait la musique comme support et c’est d’ailleurs ça qui va faire que ses chansons vont passer à la postérité. Il a su traiter avec beaucoup d’étoffe, de profondeur et sans avoir l’air d’y toucher, les très grands thèmes : le temps, la vie, l’amour, la mort. C’était un vrai humaniste. Il défendait les droits de l’homme, les droits des femmes, avec une immense délicatesse, sans hurler. C’est beaucoup plus fort ! »

(*) Président d’honneur du conseil d’administration de la Sacem.

Propos recueillis par V. H.

Mission Lescure: L’exception culturelle face au défi du numérique


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La mission Lescure a remis lundi 13 mai au gouvernement et à la ministre de la Culture un rapport de 400 pages. Parmi les mesures proposées, la taxation des Smartphone, la suppression de l’Hadopi et de la coupure Internet.

Un pavé de près de 400 pages, de 2,3 kg ! Après neuf mois de travail, la mission Lescure a remis lundi 13 mai au gouvernement le rapport « Acte 2 de l’exception culturelle » dans les salons du ministère de la Culture, en présence de la ministre Aurélie Filippetti. Très attendu par les acteurs de la culture et les professionnels des industries créatives, le rapport avait pour ambition de dresser un panorama de la situation des secteurs culturels concernant la musique, le livre, le cinéma, l’audiovisuel, la vidéo, la presse ou la photographie en menant sa réflexion dans le cadre des enjeux liés aux contenus produits par les industries culturelles. Présidée par Pierre Lescure, la mission préconise 80 propositions censées permettre aux politiques culturelles de s’adapter à l’ère numérique qui, depuis l’apparition d’Internet, a bouleversé les habitudes de consommation et d’accès à la culture.
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Rappelant l’attachement du gouvernement au principe de l’exception culturelle, qui est « un combat de la France, dans l’intérêt de tous les créateurs et tous les citoyens européens », la ministre Aurélie Filippetti a fait part de l’intérêt du rapport Lescure : « L’un des grands mérites du rapport, c’est de montrer qu’il ne faut pas avoir une vision défensive du numérique. Il ne faut pas avoir peur et le considérer comme une menace pour nos industries créatives et nos créateurs, mais il faut l’utiliser comme un outil pour renforcer encore nos secteurs culturels et améliorer l’accès de tous à la culture. » À ses côtés, Pierre Lescure a souligné que, face aux nouveaux usages du Web, il n’y avait pas de « mesures révolutionnaires » : « la révolution, c’est le Net », a-t-il lancé, soulignant que les propositions de la mission trouvaient leur cohérence dans leur ensemble. L’enjeu ? « C’est l’avenir de la création et des pratiques culturelles à l’ère du numérique, a précisé l’ancien patron de Canal Plus, et la façon dont les politiques culturelles doivent s’adapter à cette nouvelle donne. »

La mission, qui a entendu plus d’une centaine d’organismes, d’entreprises et de personnalités, propose un panel de mesures dont les fondements se répartissent autour de trois grands axes. Celui du développement de l’offre légale et de l’accès au public, qui selon la ministre est trop éclaté et crée « un certain nombre d’insatisfactions pour les internautes ». Celui de la rémunération des créateurs et du financement de la création. L’axe, enfin, de la défense et de l’adaptation du droit d’auteur à l’ère du numérique.

S’agissant du financement de la création, la mission constate que le développement du numérique a entraîné un « déplacement des valeurs » au détriment des créateurs et au profit des fabricants de matériels des industries culturelles. Parmi les mesures phares, elle propose d’intégrer les fabricants d’appareils connectés dans le financement de la création. Une taxe pourrait ainsi être envisagée sur les Smartphone ou les tablettes numériques, dont on espère toutefois qu’elle ne sera pas répercutée sur le prix des appareils vendus aux consommateurs.

RapportLescure4Selon Aurélie Filippetti, il s’agira d’une « contribution extrêmement faible ». Une taxe (sans doute de l’ordre de 1 %) qui serait affectée à un compte de soutien à « la transition numérique des industries culturelles ». Concernant le financement de la création, si l’on évoque la volonté de « repenser la contribution des opérateurs de télécommunications », étonnamment le rapport ne pointe aucune taxation de Google ni participation des fournisseurs d’accès à Internet, qui profitent largement des contenus culturels et dont la participation financière serait on ne peut plus logique. À propos de la très décriée Hadopi, mise en place par le gouvernement précédent, le rapport propose sa suppression, ainsi que de la coupure Internet, et une pénalisation moindre en cas de téléchargement illégal répété, l’amende passant de 1 500 à 60 euros. Un effort important sera fait « pour cesser la stigmatisation des internautes, et donc des publics, qui a été faite au cours de l’ère Sarkozy », a dit la ministre.

RapportLescure3 Pierre Lescure a précisé qu’il s’agit d’abord de réprimander les « fraudes les plus importantes », « les sites mafieux, la contrefaçon commerciale, les sites illégaux ». Des propositions qui seront analysées et discutées au cours d’assises de l’audiovisuel prévues le 5 juin. L’objectif étant de parvenir à un premier train de mesures avant l’été.

Lire aussi:
http://www.humanite.fr/medias/reorientation-en-vue-de-la-lutte-contre-le-piratag-541470

Exception culturelle
Mission Lescure réactions

 L’ARP «salue avec enthousiasme le rapport de la mission Lescure, qui ancre les problématiques du financement pérenne de la création dans la nouvelle configuration numérique du paysage audiovisuel et cinématographique » et se dit heureuse que « ce modèle économique préserve le principe de prévention et de lutte contre le téléchargement illégal, respectant la notion de sanction, et approuve enfin la position de la mission quant à la chronologie des médias ».

 L’Adami « approuve un rapport audacieux, tout en étant juste et réaliste, qui aura valeur historique si le gouvernement l’applique scrupuleusement. 
Les propositions formulées 
vont dans le sens de l’intérêt général. Tout refus de contribuer à l’élan donné serait perçu comme la défense dogmatique de quelques intérêts particuliers ».

 La SACD estime que la copie privée « sort renforcée de ce rapport qui la présente comme un mécanisme vertueux à consolider » et juge que la nouvelle taxe sur les appareils connectés pourrait être « utile pour consolider le financement 
de la création culturelle ».

Lire l’intégralité du rapport:
http://www.humanite.fr/sites/default/files/pdf/2013/141115067-rapport-lescure-498.pdf

 La Sacem « salue la qualité du diagnostic et des propositions avancées et observe notamment que, parmi les trois axes fondamentaux de ce rapport, figure la garantie de la juste rémunération des créateurs 
à l’ère du numérique ».

 Le Snep « estime que le rapport hypothèque l’avenir de la production musicale en France. Tout un ensemble de préconisations sont clairement fondées sur des erreurs d’analyse et sur une profonde méconnaissance de l’économie de la production musicale ». 
Le Snep craint que la nouvelle taxe sur les Smartphone 
se substitue à la rémunération pour copie privée.

 La Quadrature du Net « dénonce un processus politique vicié, démontrant l’influence néfaste à tous les échelons de groupes industriels. Derrière l’annonce d’une fausse mise à mort de l’Hadopi, dont les missions sont simplement redistribuées vers d’autres organismes (CSA), ou même complétées par de nouveaux dispositifs, se cache la poursuite des politiques de Nicolas Sarkozy ».

Patrick Bloche (PS), président de la commission 
des Affaires culturelles 
de l’Assemblée, estime 
que la mission « constitue 
une véritable boîte à idées 
dont les parlementaires 
sauront inévitablement 
tirer le meilleur usage ».