Cyril Mokaiesh : « Cette société va droit vers son chaos »


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Cyril Mokaiesh : « Je crois aux hommes, qu’on a un temps de passage sur Terre et qu’on a des choses à y faire.»

Cyril Mokaiesh sort l’album Clôture par Victor Hache. L’interprète de Communiste revient avec Clôture. Un album fort et émouvant, mêlant romantisme, manifeste et regard politique où il parle de l’austérité de l’époque, de l’Europe, du FN ou des attentats, porté par un salvateur vent de révolte contre l’ordre du monde qu’il rêve de réinventer.

Un manifeste, un besoin de parler de l’époque, de ses rêves brisés et de ses violences sociales… Comment doit-on entendre Clôture  ?

Cyril Mokaiesh Il y a peut-être dans ce mot le sentiment d’enfermement de la vie dans laquelle on évolue. Ce sont les chants d’un partisan, un manifeste de quelqu’un qui doute, se pose des questions. Quelqu’un qui n’est pas toujours à l’aise avec son temps, son époque, un peu méfiant, sceptique du mot progrès, médias, politique, du mot amour parfois. Quelqu’un qui a ses raisons et ses blessures, qui n’a pas peur de les jeter en musique, en chansons avec comme fil conducteur une espèce de tendresse. Ce n’est pas exactement comme ça qu’on voyait les choses, donc, qu’est-ce qu’on fait ? Il y a une phrase de Jaurès que j’aime : « Il faut qu’il y ait conscience avant qu’il y ait révolution. » Être un chanteur conscient aujourd’hui, ça me paraît pas très loin de ce qu’évoquent mes textes.

« Parler de son époque est presque un devoir, dites-vous, surtout quand il y a autant de blessures, de tensions, de larmes. » D’où vient ce désir d’engagement de votre part ?

Cyril Mokaiesh J’aurais tendance à dire que j’essaie de faire du beau avec le réel. Je parle de tout en agençant les mots de manière à ce que cela puisse être musical en mettant un point de vue et suffisamment d’ouverture pour que ça reste parfois un point d’interrogation, parfois une colère. Il y a des gens qui trouvent leur exaltation à travers un dieu. Moi, je pense que tout est ici. Je crois aux hommes, qu’on a un temps de passage sur Terre et qu’on a des choses à y faire.

D’un point de vue artistique, ce ne doit pas être évident d’écrire sur des thèmes comme l’austérité, l’Europe, le FN, les attentats…

Cyril Mokaiesh Pour le coup sur cet album, ça a été assez naturel. Je lis les journaux, je regarde les gens autour de moi. Aujourd’hui, il y a un état de fait qui est la crise, l’austérité, l’Europe, l’information, ce qu’on voit à la télé qui nous révolte et parfois nous fait perdre espoir. Ne serait-ce que d’en parler avec des gens ou de ressentir dans sa propre vie le manque de perspective ou la peur de disparaître dans toute cette marée descendante, cela fait prendre la parole, la guitare, la plume pour essayer de dire, en trois minutes, quelque chose qui a un peu de résonance. Le problème est que ce n’est pas tellement à la mode aujourd’hui, la chanson.

Vous trouvez que la chanson a du mal à exister dans les médias ?

Cyril Mokaiesh Oui, vraiment. C’est difficile d’avoir accès à la radio, à la télé. Il faut aller chercher l’information pour savoir ce qui se fait dans l’héritage de la chanson à texte. Heureusement, il y a quelques médias qui jouent le jeu, qui ont des coups de cœur. Je pense à France Inter, Fip, l’Humanité et peut-être d’autres journaux qui s’intéressent épisodiquement à un projet qui leur va. Mais, globalement, c’est dur en ce moment d’embrasser la chanson, de la défendre, de pouvoir en vivre. Chanter tout seul, à deux, adapter les formules… j’y suis prêt. J’ai envie que mon album puisse rencontrer les gens. Maintenant, monter une tournée autour d’un silence, d’une absence dans les circuits, c’est très difficile et ce n’est pas évident de faire bouger les gens.

Quelle lecture faites-vous de la Loi du marché, une chanson forte sur l’Europe (en duo avec Bernard Lavilliers), à laquelle vous reprochez « d’avoir fait le baisemain à l’austérité son Altesse »  ?
Cyril Mokaiesh: C’est plus un constat, une colère des vœux pieux de Robert Schuman dont on entend le discours dans la chanson, d’une Europe d’ouverture, de partage, de redistribution, de rêve. On voit aujourd’hui où nous mène le capitalisme. La chanson parle de ceux qui exercent le pouvoir sur ceux qui n’en ont pas. Je dis toujours, il faut arrêter de vouloir donner le pouvoir à ceux qui le veulent. Quand on veut le pouvoir, on se met forcément du côté de ceux à qui on va devoir rendre des comptes, ne serait-ce que pour financer ses campagnes, arriver là où on veut arriver. Et finalement, on ne peut pas tenir ses promesses même quand elles sont aussi claires que « mon ennemi principal, c’est la finance ». On se rend bien compte de l’incapacité, de l’impuissance du politique face à une société établie qui s’appelle le capitalisme. Cela fait vieux altermondialiste de dire ça, mais, en réalité, ce n’est pas autre chose. Pendant ce temps, il y a ceux qui se font délocaliser, qui n’ont plus de boulot, qui sont dans le film la Loi du marché de Stéphane Brizé, qui a fait véritablement un zoom sur ces pauvres gens. C’est se rendre compte réellement dans quel sens marche la vie qui tourne autour de 5 % de personnes qui détiennent 98 % des richesses. Les autres n’ont qu’à bien se tenir, fermer leur gueule. Quand on voit ce qui s’est passé à Air France et le mec qui a arraché la chemise du DRH, on a l’impression qu’il y a une coalition qui se met en place pour montrer de quel côté est la violence, à savoir du côté de celui qui arrache la chemise. Permettez-nous d’en douter ! La violence, elle est du côté de ceux qui font déjà du chiffre d’affaires et se permettent de mettre 5 000 ou 10 000 personnes sur la paille pour se privatiser et faire aussi bien que le concurrent. C’est tout ce système-là qu’il faut arriver à démonter point par point et se dire de notre vivant qu’il y a peut-être une issue possible. En tout cas, je l’espère puisque celle-là ne convient pas.
Dans Je fais comme si, vous semblez regretter qu’il n’y ait plus ni folies ni grands soirs et vous ajoutez « sur la rose évanouie tombe la pluie ». Comme si vous étiez peut-être déçu par la gauche ?
Cyril Mokaiesh : Je suis déçu par la gauche du gouvernement. J’aime bien rappeler que les primaires de gauche vont bientôt commencer, mais ce sera exactement pareil. Il faudra mettre 2 euros et adhérer aux valeurs de la droite ! (rires). Mais pour dire vrai, c’est une chanson d’amour. Ce qui est marrant, c’est que je ne peux m’empêcher de parler politique avec engagement dans l’amour et parfois dans des thèmes plus sociaux. Tout se mélange. Quand on porte de l’espoir, qu’on donne sa voix à quelqu’un, c’est comme s’engager en amour et quand tout d’un coup, l’avenir se réduit, la trahison arrive, les belles promesses décrépissent et on en tire les conséquences.
 
En 2011, dans un article pour l’Humanité vous écriviez « vivre, c’est repousser l’heure de la déception ». C’est une vision profondément pessimiste !
Cyril Mokaiesh: C’est vrai que je ne suis pas optimiste. Il y a ce mot de René Char : « La lucidité, c’est la blessure la plus proche du soleil. » Je crois qu’on en a encore pour un bon moment à être spectateurs de cette société du spectacle dont parlait Guy Debord, qui va droit vers son chaos. Dans les derniers instants d’une civilisation ou d’une société qui n’a décidément pas envie de se remettre en question, il y a toujours des beaux moments. C’est après ces moments-là que je cours. On peut imaginer un bateau qui coule et un quatuor à cordes qui continue à jouer pour des amoureux, des rêveurs, des utopistes ou des révolutions. C’est une belle image.
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Souchon, Voulzy à quatre mains et deux voix magiques.


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Cela fait des années qu’ils écrivent ensemble mais jamais ils n’avaient enregistré de disque commun. Ils sortent aujourd’hui un magnifique premier album aux influences britpop. Un petit bijou à écouter en boucle qui couronne quarante ans d’amitié entre les deux chanteurs.
C’est une nouvelle aventure dans leur carrière respective. Si Alain Souchon et Laurent Voulzy ont souvent composé et écrit l’un pour l’autre, jamais ils n’avaient enregistré de disque commun. C’est chose faite avec ce premier album écrit à quatre mains et chanté à deux voix qui vient couronner quarante ans d’amitié et de chansons à succès. Un disque aux ambiances britpop teinté de musiques médiévales ou celtes d’une incroyable beauté, très addictif. À écouter en boucle pour se consoler des malheurs du monde.

Vous n’aviez jamais sorti d’album commun. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

ALAIN SOUCHON On n’a pas attendu. On a chacun notre vie artistique différente. Laurent chante ses chansons dans un certain contexte, moi dans un autre. Comme on va souvent à la campagne, dans les églises ou sous les ponts où ça résonne, on s’arrête et on chantonne pour le plaisir. L’air vibre d’une certaine manière et ça nous plaît beaucoup. Un jour, Laurent a dit : « Et si on faisait un disque chanté ensemble ? »

C’est difficile d’écrire à quatre mains ?

ALAIN SOUCHON Musicalement, tout ce que fait Laurent me plaît. Donc, le choix musical a été assez facile. Par contre, pour les paroles, c’est quand même un peu le reflet de l’âme de quelqu’un. On a des personnalités, des préoccupations différentes dans la vie. Il fallait que cela nous convienne à tous les deux sans que ce soit fade.

Quand on vous écoute chanter, on sent 
une harmonie et une parfaite osmose entre vous. Vous n’avez jamais de visions contradictoires ?

LAURENT VOULZY Ce n’est pas une question d’avis, mais de ressenti, de goût artistique. C’est l’image du verre à moitié vide et à moitié plein. Alain a une vision du monde un peu désespérée. Moi, je trouve que le monde est parfois désespérant, mais j’ai un peu plus d’espoir. On a trouvé une façon de le dire et surtout des sujets sur lesquels on est « étale », à l’aise, comme avec la chanson Consuelo ou Bad Boys par exemple…

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Laurent, sauriez-vous dire ce que vous aimez chez Alain  ?

LAURENT VOULZY Sa façon de voir les choses. Je suis lent en tout, non seulement lorsque je cherche à composer, mais je suis lent dans la vie. Alain, lui, est extrêmement rapide, cela m’oblige à me bouger. Il m’a appris beaucoup sur les choses simples, l’esthétique. Il y a peu de gens qui s’arrêtent devant un mur de pierres en Bretagne, qui disent « regarde, comment ils ont construit tout ça, tu te rends compte, des murs en pierres sèches ! ». Il a été un accélérateur pour moi. Et, depuis quarante ans qu’on écrit ensemble, je trouve que son écriture est bluffante.

Et vous, Alain, qu’aimez-vous de Laurent  ?

ALAIN SOUCHON J’étais très moyen musicalement et j’ai été ébloui par sa culture musicale, sa façon de faire de la musique, de créer des airs, des suites harmoniques raffinées. Ça m’a toujours impressionné et beaucoup apporté. Grâce à ma rencontre avec lui, ma vie a changé. Je faisais des chansons qui n’intéressaient personne et dès que j’en ai écrit une avec lui, J’ai 10 ans, on a eu beaucoup de succès. On a fait J’suis bidon, c’était pareil. Après, on fait Rockollection pour Laurent, et les filles ont commencé à hurler après lui (rires). J’ai toujours admiré le créateur, le musicien et l’homme dans la vie. Laurent est tellement bienveillant et agréable à vivre.

L’album mêle différentes ambiances, chanson, pop anglaise, musiques médiévales, celtes… Votre palette musicale est très large !

LAURENT VOULZY J’ai été influencé par tout ce que j’ai entendu dans ma vie. Je rentre toutes les musiques dans mon panier de cuisinier, avec de plus en plus d’ingrédients. La pop anglaise m’a marqué, la musique brésilienne quand j’apprenais la guitare m’a marqué et plus tard la musique médiévale et la musique celtique. La musique antillaise de la Guadeloupe a été la première que j’ai entendue. J’ai tout ça en moi avec en plus la chanson française que j’écoutais petit, sur Radio Luxembourg. André Claveau, Charles Aznavour… Tout cela est dans tous mes disques. Par exemple, la chanson les Fleurs du bal est extrêmement celtique en même temps avec des influences de Mark Knopfler. Un autre morceau va être beaucoup plus british pop « beatlesien ». Dans Oui, mais, quand on a orchestré, j’ai mis une guitare douze cordes, d’un seul coup, ça nous a rappelé l’ambiance de Lady Jane. Parfois la musique est inspirée par le XIIIe, XIXe siècle, comme sur le texte d’On était beau. C’est un mélange de tout.

Dans Derrière nos voix, vous chantez « est-ce que l’on voit nos cœurs et les tourments à l’intérieur » … C’est important, quand est artiste, de savoir comment les gens 
entrevoient réellement les sentiments derrière les mélodies ?

ALAIN SOUCHON Bien sûr que c’est important ! Est-ce qu’on voit ce qu’on veut dire vraiment dans nos chansons, que c’est plus profond qu’on ne croit ? Est-ce qu’on fait bien notre travail ? Les êtres humains ne se comprennent pas, c’est pour ça qu’ils se battent tout le temps. Ils ont une apparence et il y a le reste derrière, qui est souvent bouleversant.

Il peut y avoir aussi des envies de refaire le monde…

ALAIN SOUCHON C’est ce qu’on dit dans la chanson : « On était beau, on avait des idéaux. » On avait envie de refaire le monde à partir du moment où les Rolling Stones sont arrivés avec le rock, ils avaient envie de montrer à la bourgeoisie dominante : « Vous voyez, on s’habille comme des pirates, et on dit aux filles “venez baiser avec nous !” » (rires). C’était la révolution qui a amené petit à petit à 1968, au mouvement hippie, ce désir que le monde bascule, change. Qu’il y ait plus de liberté, d’amour, de sexe, de gentillesse.

Quelle lecture faites-vous de l’Oiseau malin où vous chantez « prenez garde à ceux qui n’ont rien, à ceux qu’on laisse au bord du chemin » .

ALAIN SOUCHON Les révolutions sont faites par les gens qui n’ont rien. Ce sont eux qui font que le monde avance, qu’il y a des lois sociales. Les nantis qui vont bien, ils n’ont pas envie que ça change. Les gens qui n’ont rien sont extrêmement importants. Il faut les prendre en compte. Je ne veux donner de leçon à personne, je ne sais pas comment résoudre les problèmes, mais je vois bien que ça ne va pas, qu’il y a des tas de zones d’ombre dans nos sociétés et que c’est difficile à vivre pour certains. LAURENT VOULZY J’écoute avec attention ce que dit Alain. Mais dans ce « prenez garde à ceux qui n’ont rien », on pourrait presque entendre « ça va péter », comme une révolte sourde qui peut exploser.

Ca fait quoi d’être comparés à Lennon- McCartney ou Simon and Garfunkel ?

ALAIN SOUCHON Vous nous comparez à des géants alors que nous ne sommes que des lilliputiens puisqu’on est français. Ce sont des gens qui ont inondé la planète avec leur musique. J’ai été influencé bien sûr par la musique anglo-saxonne. Mais au départ les chansons françaises m’ont bouleversé, de Gainsbourg, Brassens. Je trouvais même que c’était supérieur à la musique anglo-saxonne qui était belle et donnait souvent envie de bouger. S’il n’y a pas de paroles, je m’ennuie. Il faut que je comprenne. Je me disais quand même avec une chanson comme Locomotive d’or, de Nougaro, ils peuvent s’accrocher, les mecs ! LAURENT VOULZY Moi, Penny Lane me donne plus d’émotion. Chez les artistes qu’Alain a cités, la musique est toujours magnifique. Il n’y a pas de grande chanson française s’il n’y a pas une musique formidable comme avec Charles Trénet, Brassens, Léo Ferré, Guy Béart. Sinon, c’est de la poésie…

Album Alain Souchon & Laurent Voulzy (Warner Parlophone). 
Tournée du 20 avril au 17 décembre 2015. Concerts du 4 au 7 mai au Palais des Sports de Paris (15e). Rens. : 01 48 28 40 10.

Jean Ferrat célébré en son village d’Antraigues


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Le 4e Festival Jean Ferrat mêle chanson et humour avec de nombreux artistes dont Vincent Roca, Gérard Morel, Nathalie Miravette, Bernard Joyet, Serge Llado ou Corinne et Gilles Benizio, alias Shirley et Dino.

Quatre ans déjà que le Festival Jean Ferrat, à Antraigues-sur-Volane (Ardèche), met en lumière l’œuvre du chanteur de la Montagne, qui nous a quittés le 13 mars 2010. Le village ardéchois que le chanteur a tant aimé avait tenu à lui rendre hommage en proposant au public un festival dédié à sa mémoire. Ainsi voyait le jour, en 2011, le Festival Jean Ferrat, baptisé À l’ombre bleue du figuier. Trois jours où furent célébrées la poésie et la chanson, en compagnie des amis proches de Jean. L’année suivante, la manifestation intitulée Un oiseau rouge dans la tête, fut l’occasion de revisiter la chanson de Jean au travers de la reprise de ses œuvres. Puis ce fut la création, à l’initiative de Colette Ferrat, son épouse, de l’association Jean Ferrat culture et chansons à Antraigues et de Passerelle Productions, chargée de la direction artistique. La troisième édition aura ainsi permis d’assister à une création réunissant de grands noms de la chanson en hommage à Jean Ferrat.

L’association organisatrice de l’événement souhaite aujourd’hui « offrir un regard et un éclairage sur un aspect de l’œuvre de Jean Ferrat, à travers des rendez-vous récurrents ». Les prochaines éditions pourraient ainsi se décliner autour de l’humour et l’esprit critique, l’engagement humaniste, l’amour et le bonheur, la rencontre avec Aragon. Une place plus importante devrait être faite aux créations originales, portées par « des artistes soucieux de faire partager leur goût pour l’œuvre de cet artiste majeur de la chanson française ». Cette année, de nombreux artistes revisiteront l’univers de Ferrat au travers de leurs spectacles inspirés de ses chansons qu’ils gardent dans leur cœur, certaines cultes et d’autres moins connues, à l’image de Vincent Roca, Gérard Morel, Nathalie Miravette, Bernard Joyet, Serge Llado, Corinne et Gilles Benizio, alias Shirley et Dino. « Rendez-vous avec Jean Ferrat, humeur et humour en chanson », le thème du festival 2014, permettra d’apprécier un des aspects de la personnalité du chanteur qui avait « un solide esprit critique et un vrai sens de l’humour ».

Les 19 et 20 juillet à Antraigues-sur-Volane.

 

Francofolies. Miossec : «Arrivé à 50 ans, on commence à compter…»


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Par Victor Hache. Miossec vient de se produire aux Francofolies de La Rochelle. Voici son interview que je n’avais pas encore eu le temps de mettre en ligne. Bonne lecture!

C’est un grand moment que s’apprête à vivre La Rochelle samedi 12 juillet avec le concert de Miossec au Théâtre de la Coursive. Un spectacle qui promet d’être très émouvant où le chanteur brestois fêtera ses 20 ans de carrière et où il interprètera son magnifique dernier album aux ambiances intimistes «Ici-bas, Ici même», marqué par le temps qui passe.

Diriez-vous qu’il y a une résonnance spirituelle dans le titre de votre album «Ici-bas, ici même» ?

Miossec : C’est plutôt la négation de la spiritualité. «Ici-bas ici même », c’est la terre, l’être humain, l’évolution du genre. Je suis dénué de toute croyance, athée comme ce n’est pas permis ! (rires). C’est inconcevable, pour moi, l’idée de religion. La prétention de l’homme à pouvoir croire qu’il y a un paradis, un purgatoire ou un enfer m’a toujours étonné. En Bretagne, on a des calvaires et des croix dans les campagnes. J’ai été à l’école catholique parce qu’elle était à côté de la maison. C’est vrai que c’est fort chez nous. Et que l’on soi croyant ou non croyant, on ne peut pas y échapper.

Vous revenez avec un disque aux ambiances plus douces, moins rock…

Miossec: J’avais envie de faire quelque chose de cool, que l’on puisse entendre à domicile. Je me suis rendu compte que je faisais deux boulots différents. Faire des concerts où il y a l’énergie, le bordel parce que j’adore quand ça décolle et quand ça part. Et faire des disques. Mettre de l’énergie dedans, ce n’est pas évident.

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Diriez-vous que vous vous êtes assagi?

Miossec. Non, ce ne serait pas drôle ! (rires). Au début, il avait une violence par rapport au fait que l’on devienne un truc de commercialisation. J’ai fait beaucoup pour saborder. Ce n’est pas plaisant d’être un chanteur populaire. Etre là que pour plaire et séduire, c’est horrible. C’est faire sa pute. Mon but premier but, c’était de faire de la musique. Je me suis mis à chanter parce que j’avais un huit pistes et que je n’osais demander à personne. C’est du boulot d’arriver à être cohérent et surtout à savoir s’exprimer. Là, j’avais plus de temps pour faire ce disque. Tout a été enregistré chez moi. J’avais vraiment envie d’avoir les deux pieds sur terre et de maîtriser le processus parce que je ne suis pas le roi du studio !

L’album s’ouvre par une chanson très sensible, une réflexion sur la vie qui passe et qu’ »on n’a peut-être pas vécue comme on aurait dû ». Le constat d’un homme qui vient de fêter ses cinquante ans ?

Miossec : C’est le «peut-être» qui est essentiel. On ne sait toujours pas si on est en train de réussir ou de gâcher sa vie à l’instant où nous parlons. Arrivé à cinquante ans, on commence à compter. Le temps imparti n’est plus infini. C’est fabuleux d’avoir cette conscience du temps. Ça va très vite. J’ai toujours ce rapport au temps.

Dans « On vient à peine de commencer », vous chantez « la vie ce n’est pas fini/On peut encore se retourner/se raccrocher à la poésie ». Est-ce à dire que la réalité ne vous fait pas rêver comparativement à la poésie ?

Miossec : Souvent, la réalité se transforme en cauchemar. J’ai longtemps hésité à mettre le mot «poésie», parce que c’est lourd de conséquence. La capacité de chaque être humain à secréter sa propre poésie, dès lors on ne connait plus l’ennui et surtout l’envie de posséder des choses matérielles. C’est une certaine sensibilité, une sorte d’auto-défense.

La nature est-elle synonyme de poésie pour vous ?

Miossec : Là où j’habite, j’ai l’océan. Les gens qui vivent sur les rivages sont nombreux à être scotchés par la mer. C’est une poésie sans fin, la poésie ultime. Je me suis rendu compte au cours de mes voyages, que j’ai toujours suivi les rivages, les îles. A l’inverse, la montagne pour moi, c’est de l’ordre de l’incompréhensible. Je n’arrive pas à y trouver de poésie.

Vous vivez dans le Finistère. C’est important de vivre à un bout du monde ?

Miossec : C’est un bon point de vue. Je suis comme beaucoup de brestois, très fier de vivre ici. Etre au bout ça provoque ça. A Brest, les ouvriers de l’arsenal avaient cette fierté, cette aristocratie ouvrière. J’ai connu ce monde-là qui n’existe plus aujourd’hui. Ma grand-mère était couturière. Elle était très bien habillée, presque du Chanel ! Mon Père était plongeur sous-marin chez les pompiers de Brest. Plongeur sous-marin, on sort quand il y a des creux et des tempêtes. Dans la mer d’Iroise, il faut le faire, c’est un truc de fou ! (rires).

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On a l’impression que quand on est né à Brest, on est marqué à jamais…

Miossec : Il n’y en a pas un qui en réchappe. Ce n’est pas une ville insignifiante. Elle a une histoire pas possible. Et le nombre de brestois qu’on trouve partout dans le monde, c’est génial. Dans mon quartier, il n’y a que des gens qui viennent de Tahiti, de Nouvelle-Calédonie. On a un rapport aux Dom-Tom fascinant. On profite du système français pour s’exporter. J’ai habité à la Réunion, on était un gros paquet de Brestois, là-bas !

Vous parlez presque exclusivement du Finistère Nord comme si il y avait une espèce d’ailleurs où vous vous sentiriez presque étranger ?

Miossec : Le Finistère Nord en soit, c’est un département hallucinant. Il y a une richesse dingue. Ne serait-ce qu’au niveau du tempérament, c’est impressionnant entre la côte nord, la presqu’île de Crozon, le pays bigouden, les Brestois, les Quimpérois, les îliens, Ouessant…. Sur une surface aussi petite, les différences de caractères ou de traits, c’est fabuleux.

Pourquoi revendiquez-vous votre identité de chanteur locale ?

Miossec : Dès l’album Boire, J’avais vu le danger que c’était d’être un coq de village. Ce n’est juste pas possible. Le fait d’avoir pu revenir ici, je comprends mieux ce qu’est le fait d’être chanteur local. Avoir des amis qui ont une profession différente, un copain boulanger, fromager ou maire. Chacun a sa fonction et moi je m’intègre là-dedans, comme une des pièces du morceau. Quand il y a un coup de mains à donner sur Brest, j’ai ma fonction. Cela permet d’avoir une existence qui s’intègre dans la communauté.

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Dans vos chansons vous évoquez souvent la mort. C’est une idée qui vous hante ?

Miossec : Les enterrements au bout d’un moment, ça marque. Il y a plein de cancers, entre cinquante et soixante ans, c’est terrible. Un peu comme les années Sida, j’ai l’impression qu’il y a une sorte de faucheuse qui se met en marche. Et il n’y a pas que ceux qui ont trop bu ou qui ont trop fumé qui meurent. Parler des morts, c’est participer au travail de deuil.

Quelle lecture faite-vous de la chanson «Ce qui nous atteint » dans laquelle vous dites «l’histoire bégaie» ?

Miossec : Pour moi, ça transpire l’extrême-droite, tout au fond de la chanson. C’est bien planqué. Il y a de grandes questions à se poser sur ce pays. Il y a quelque chose dans l’air de terrifiant. On n’arrive pas à contrer ça par des mots ou par une logique. C’est un sentiment diffus. Il n’y a pas d’explication logique. C’est du domaine de la peur. C’est un processus inéluctable en Europe. Tout ce qui était de la science-fiction il y a dix ans-quinze ans, aujourd’hui on y va gaiement. Surtout, il y a cet effondrement total de la gauche, on n’a rien dans les mains. C’est terrible.

Déçu par la gauche au pouvoir?

Miossec : Ce n’est pas déçu, c’est absolument catastrophé. On a l’impression d’être blindé déjà, d’avoir subi tellement de désillusions depuis tant d’années. Là, ça arrive à un point de non-retour. L’affaire Cahusac, cela été gigantesque. Parmi les gens que je fréquente, ça n’est vraiment pas passé.

Une chanson, ça peut aider vivre, soigner l’espace d’un instant?

Miossec : Si ça peut faire résonnance chez quelqu’un d’autre, c’est formidable. C’est comme de la correspondance avec des gens qu’on ne connaîtrait pas à travers des mots qui peuvent toucher. C’est un travail de curé. On trouve des mots pour le prêche du dimanche matin ! (rires). Ecouter les chansons des autres me fait un effet foudroyant. Il y a un amour acharné de la musique. C’est une parenthèse chez l’être humain. C’est fabuleux.

Vous fêtez vos vingt de carrière. Auriez-vous pu imaginer que cela durerait autant ?

Miossec : A la stupéfaction générale ! (rires). Cela me surprend bien sûr. Je suis toujours le plus critique à l’égard de mon boulot. C’est chouette qu’on m’ait permis de survivre. Un parcours, c’est plein d’accidents. Il y a eu des choses malheureuses dans ces vingt ans de boulot. La musique, c’est une matière dangereuse quand on essaie de se remuer un peu le ventre. Surtout, il n’y a rien de plus pathétique que quelqu’un qui n’a plus de succès. La société se venge, style « il fait moins le malin le chanteur !». C’est violent le prix qu’on doit payer pour grimper sur l’estrade et avoir la prétention d’être chanteur. C’est fabuleux parce qu’on ne sait jamais si on tient le coup ou si on est une anomalie. Ce n’est pas rationnel. Pourquoi un chanteur plait alors qu’il ne sait pas bien chanter ? Il y a encore plein de truc à faire. J’ai hâte de voir la suite, hâte de batailler.

La scène, ça représente quoi pour vous?

Miossec : Un concert c’est violent et ça fait un bien incroyable. J’aime cette radicalité entre l’endroit où je vis où c’est contemplatif et la scène. Vivre les deux est un grand privilège. Avoir le luxe de pouvoir vider son sac sur scène, on se sent quand même allégés après un concert. Quand il s’est bien passé. Drôle d’espèce, les chanteurs !

Entretien réalisé par Victor Hache

Concert le 12 juillet, Théâtre de la Coursive, à partir de 19 heures.